J’baiserais la République des Lettres jusqu’à ce qu’elle m’aime.

(Désolé pour le titre, c’est à cause de cette horrible chanson* de Rap Français dans la BO de Saints Row 3)

Voilà un post foutraque, sans doute de mauvaise foi, mais je m’en tape, moi au moins j’ai pas la prétention de diriger un journal. C’est de l’écriture automatique en buvant du riesling et en écoutant Sopor Aeternus, donc vous comprendrez que le résultat soit un peu confus.

Un jour, anecdote, j’ai entendu un politicien, par ailleurs loin d’être le plus con de la mêlée, utiliser une formule extrêmement alambiquée destinée à dénigrer le concept de médiathèque. En gros, il balançait quelque chose du genre « la médiathèque n’est qu’une partie de la bibliothèque, mais comme nous sommes dans la République des Lettres, c’est le livre d’abord, le reste ensuite ». Ca m’a fait rigoler, à l’époque, puis il y a quand même eu d’autres trucs. Depuis le début de ma carrière, j’entends de la part d’un certain nombre de professionnel des bibliothèques l’habituel discours catastrophiste des « Jeunes qui ne lisent plus facebook sms lol« . Même si c’est invalidé par les chiffres et par leur pratique quotidienne. Et puis, il y a eu Albanel, avec son droit de lecture. Et puis il y a eu le patron de je sais plus quel gros éditeur qui a dit que l’ebook c’était la fin du monde et qu’en plus vendre des livres sur Internet, ça devrait être interdit. Et puis il y a le marronnier journalistique habituel du « petit libraire qui s’en sortait mais qui s’en sort plus » avec les commentaires tout aussi habituels de chroniqueurs ignares qui confondent crise de la lecture (le nombre de livre vendu ne baisse pas ou à peine) et crise de la rentabilité (libraires à la merci de loyer monstrueux et de distributeurs véreux). Et puis il y a la sortie récente d’Hachette, dont le big boss a décidé que puisque les bibliothèques c’était pour les pauvres (chouette conception du service public), il allait leur vendre ses ebooks avec une majoration de 104% (c’est marrant de constater que les éditeurs habituellement très « lobby du prix unique du livre » arrive à pondre des trucs pareil, non ?).
Et puis, quand même, le constat que tout ceci vient un peu des mêmes gens. CSP+ ou ++, déconnectés au plus haut point du terrain des pratiques culturelles, ou qui ont carrément du pognon à racler dans cette situation sclérosée. Experts en tout et experts en rien, qui lisent les chiffres qui les arrangent et qui prennent également une étude d’un journal poubelle qui pond que « la lecture préférée des ados est le SMS » (ce qui en dit long sur le sérieux de l’interprétation de l’étude à la base) et les études réelles sur les pratiques culturelles des français.
A chaque fois que vous entendez « République des Lettres », vous êtes loin à la fois de la lecture, de la culture et du peuple. Vous avez le nez dans l’éternel retour, comme les vendanges de Nothomb, Angot, Poivre d’Arvor, Un politicien de gauche, un politicien de droite. Puis les prix littéraires truqués, avec vieux cons faussement indignés au Masque et la Plume. L’éternel truc qui va faire scandale de la rentrée (ce coup ci c’est un éloge d’Anders Breivik par un éditeur d’extrême-droite, mais l’an prochain, ça sera Houellbecq qui fera une sextape avec Dieudonné ou BHL qui écrira un plaidoyer pour vitrifier le Pakistan à la Bombe à Neutrons). Et le mépris pour tout ce qui sort du cadre, pour tout ce qui dépasse la littérature sociale/terroir/cul/autofiction/Livre qui dénonce que l’école ça forme vraiment des débiles/Livre Anti Technologie.

S’il y a un fossoyeur de la culture en France, ce n’est ni Deezer, ni Nokia, ni Marc Zucherberg, Ni Jade Ramond. C’est « La République des Lettres ». Celle dont on est tous un peu complice, celle qui refuse de plonger les mains dans la merde de ce qui n’est pas les 15 écrivains autorisés pour aller pêcher le polar de la rentrée, l’éditeur de SF du moment, la BD qui va repenser un peu le format 48 pages en couleurs/by Jove/intrigue se passant dans le seconde guerre mondiale. Celle qui fout en tête de Gondole Flammarion plutôt que la Volte ou le Tigre. Celle qui fait que la vente d’e-books est ultra concentrée et ultra défavorable au lecteur (mais ce sont des connards, puisque ce ne sont pas des « vrais livres »**). C’est la même politique qui conduit à penser au piratage futur avant de penser à l’offre. Peu résistent. Parce que, encore une minute monsieur le bourreau, il va bien falloir continuer l’entre soi.

Le monde de la culture n’est que ça, un gigantesque entre-soi ou tout ce qui sort du cadre médiatico-BCBG-prix littéraires-pignon sur rue est voué à être au mieux ignoré, au pire méprisé. Une BD sur deux vendue en France est un manga. A la louche, grosse louche, une BD sur Dix achetée en bibliothèque est un manga. Je ne dis pas que notre travail est de coller comme des mouches à merde à la demande, mais je dis que si nous n’acceptons JAMAIS de le faire, il ne faut pas s’étonner de la désertion de certains publics. Mais l’entre-soi peut continuer, pas grave si, dégoutés de l’offre, les publics nouveaux tournent le dos.
Les Bibliothèques, et la société en général, offrent un relai nul, méprisant ou emprunt de suspicion à tout l’art distribué autrement que selon les bonnes vieilles règles de l’oligarchie capitaliste. Absence complète de licences alternatives dans les collections. Absence toute aussi complète de groupes autoproduits, ou ayant décidé de ne pas vivre de leurs fichiers digitaux, dans la presse et les médias. Je dis que tout le monde est complice, parce que que tout le monde perpétue un peu le rêve que tout peut continuer comme ça sans s’écrouler. Mais tout s’est déjà écroulé. Un gamin qui a 10 ans maintenant a accès à  cent million de fois plus de savoirs, de musique, de films et de façons de se divertir que moi à son âge. On peut faire ce qu’on veut, on ne lui enlèvera pas cette possibilité. Sans aller jusqu’à parler de main invisible, jusque là, aucune tentative de sceller le bouzin n’a fonctionné. Et il y a des tentatives depuis Napster. Et ça ne marche jamais.

Ce gosse dépensera autant que moi, peut-être plus, en produits culturels. Du moins si la Tiers-mondisation de l’Europe ne règle pas le problème d’une toute autre façon. Il verra sans doute d’un oeil égal un artiste connu et médiatisé qu’un artiste australien relativement anonyme qu’il aura vu passer en lien sur Facebook. Il ne lira probablement pas Amélie Nothomb pendant sa crise d’ado gothique pour la simple raison qu’il aura le choix entre tellement de dizaines de milliers d’autres trucs pour ado gothiques qu’il y a statistiquement peu de chance qu’il retienne le choix du moment du grand capital. Mais nous autres, acteurs culturels, nous choisissons d’investir encore et toujours de l’argent, largement public (citez moi un acteur de la filière culturelle qui ne soit pas ou fonctionnaire, ou gavé de subventions, ou bénéficiant d’une TVA réduite. Vous verrez, y’en a, mais c’est pas lourd), pour promouvoir cette « République des Lettres ». Et de voir mes collègues (et je ne me mets pas hors du lot) proposer chaque année le Jacques Tardi, Le Philippe Claudel (par ailleurs excellent écrivain) la brochette d’autofoctions, les romans du terroir (pour les « petits vieux » que les collègues passent leur temps à mépriser et à dédaigner dans toutes les salles de pause de bibliothèques de France, un peu comme ils dénigrent les ados qui ne font que « se faire tourner les mangas » ou qui ne lisent « que des trucs de vampire »), les romans historiques du moment. Combien d’argent pour Jean Teulé par rapport à d’autres filières de l’édition qui en auraient un besoin plus évident, tant pour les soutenir que rendre hommage à la qualité de leur travail ? (j’aborde même pas la mafia des subventions…) C’est valable pour tous les secteurs culturels. Le cinéma en bibliothèque reste un domaine qui comporte ses « honteux ». Les films de genre (ou alors juste les vieux Mario Bava et Cronenberg, mais ça c’est du patrimoine m’voyez), l’animation japonaise (malgré une offre riche, pas chère et plutôt de qualité en terme d’édition DVD), ou même, à mon étonnement relatif depuis que je suis dans le boulot, les comédies (là ou je bosse actuellement, le problème se pose un peu moins, nous avons un budget qui nous permet de couvrir l’ensemble du spectre sans privilégier un champ par rapport à un autre).

Ce que je dis est valable pour tout le monde, moi en tant qu’acteur de la filière culturelle, les libraires, ces fripouilles de distributeurs, les éditeurs, les journalistes et bien sûr le consommateur. tout le monde est complice de cet immense mépris de classe qui conduit à la sous-représentation permanente des pratiques culturelles de la population. Un lecteur de mangas, de nouvelles, de « light novel », de littérature ado, de bit-lit ou d’ebook partage au yeux du petit monde qui écrit les choses le même trait de caractère : il n’existe pas. Il se retrouve dans cette immense masse indéfinie des « gens qui ne lisent plus parce que internet lol en tout cas la fin est proche ». Qu’est-ce que tu as fait pour les faire lire, enfoiré ?
C’est assez volontairement que je n’aborde même pas le cas du jeu-vidéo, il y aurait sans doute une thèse autour de la dissonance cognitive à faire à ce sujet. N’importe quelle étude de plus d’une demi-seconde montrerait à n’importe qui que le jeu-vidéo a autant de légitimité culturelle que n’importe quel autre domaine impliquant de la création. Oui mais « la sculpture ça rend violent parce qu’à Pompidou il y a une statue de Zidane qui donne un coup de boule ».

Je n’ai aucune solution à apporter, c’est à chacun de faire sa révolution dans ce domaine.

En tout cas, maintenant qu’on a Filippetti et Lescure pour réfléchir à la culture 2.0, on est sauvés.

* En tout cas tout s’rait différent sur la Sorbonne s’rait domiciliée à Auber.

** A lire, cet appel HALLUCINANT qui compare l’ebook à de la tomate OGM « de merde ». Il y a un truc qui relate un peu toute l’affaire ici…

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