S-Word Et Spectre Émotionnel

Edit : avec les liens hypertextes qui vont bien, c’est encore mieux.

Il y a un peu plus d’un an, je me suis retrouvé, un peu malgré moi, un peu par ma propre faute, au cœur d’une semaine de folie. C’était pas très longtemps après un article passif-agressif sur la forme, mais dont je souscrivais à l’essentiel du fond, sur le sexisme chez les geeks. Complètement ignorant de la virulence que le débat suscitait, j‘avais rédigé une réponse dont j’étais persuadé qu’elle ne serait pas lue par grand monde. Pour expliquer ce qui me dérangeait (un peu) dans l’article). Lue, elle l’a été. Elle l’a été environ 10 ou 15 000 fois. Mon record quotidien de consultation sur ce blog, c’est suite à cette réponse. Sur le long terme, Toto 30 ans a fait plus de lecteurs. Mais ma réponse à Mar_Lar, ça a tiré dans tous les sens pendant une journée.

Quand j’ai commencé à me voir cité par d’obscurs connards, ou foutu au pilori par des gens avec qui j’étais d’accord, j’ai réalisé, n’entrons pas dans les détails, que mon article était sans doute au moins aussi contestable que le sien sur la forme. Quand au fond, j’ai expliqué dans deux autres articles les deux jours suivants ma position, beaucoup plus en détail. Ma position qui était que si le sexisme prolifère autant dans les « communauté geek », c’est aussi parce que, économiquement parlant, les gros rentiers du click comme Jeuxvidéo.com n’ont pas la capacité, et n’ont pas l’intérêt économique à niveler par le haut.

Personne n’a lu les deuxième et troisièmes articles. Quand je dis personne, je veux dire cinq à six fois moins de personnes que ceux qui ont trollé mes commentaires, et ce malgré la présence des liens en haut du premier billet. Normal, on est sur Internet. Mais ce n’est pas grave. Occasionnellement, on m’en reparle encore, et je me contente de renvoyer sur les articles #2 et #3 (c’est sans doute mieux si vous lisez tout ça, surtout le 3, avant d’aller plus loin). Ils sont le reflet exact de ce que je pense encore : internet est assez grand pour qu’on laisse ceux qui veulent bouffer de la merde la bouffer entre eux, et assez vaste pour qu’on puisse se créer un ghetto de gens intelligents. C’est une position sinistre et désespérée, mais mon autre argument étant que le capitalisme tel qu’il est actuellement pratiqué sur le web encourage les comportements ignobles, je ne vois pas TROP comment j’arriverai à réviser ma position. Mes fils d’actu Facebook n’ont jamais été aussi beaux que depuis que j’en ai viré tous les gens qui ne me plaisaient pas.

Depuis, j’ai appris un tas de truc. J’ai appris que j’étais « féministe intersectionnel« . J’ai appris que dire que tout le monde, spécialement en France, était sexiste ou participait au sexisme (ce qui est ma position, vivant dans un milieu pro à 85% féminin et ultra-sexiste) était la certitude de dialogues de sourds mémorables. J’ai aussi appris qu’il était à peu près exclu d’avoir une conversation normale à ce sujet online, alors que je n’ai jamais rencontré la moindre once de problème « IRL ». Le climat est extrêmement tendu.

Ce n'est pas l'objet de cet article, mais voilà une image d'un vieux Batman qui parle assez bien de la manière dont la fiction structure, ou essaye de structurer la pensée. Depuis Zaïon.
Ce n’est pas l’objet de cet article, mais voilà une image d’un vieux Batman qui parle assez bien de la manière dont la fiction structure, ou essaye de structurer la pensée. Depuis Zaïon. Ca a un rapport avec ce que je dis plus bas.

Mais depuis un an, j’ai aussi appris que des groupuscules homophobes, accrochés aux stéréotypes de genre comme une mouche à sa merde, capables de menacer, tabasser, utiliser des enfants en tête de manif, menacer des intellectuels, étaient capable de faire descendre des centaines de milliers de personnes dans les rues, puis d’injecter des hoax dans la tête de parents consanguins pour leur faire croire que la grande Zaza allait venir masturber des bébés à la crèche. J’ai en fait appris une chose : mes concitoyens sont pour certains des demeurés liberticides, racistes et arriérés, et ça ne se limite pas à des connards mal élevés sur le Xbox Love Gold. Non pas que j’avais des illusions, hein. Mais je pensais qu’on en était plus là.

Et depuis, l’ambiance sexiste et hostile aux minorités (sexuelles ou non) ne s’est pas arrangée dans le cadre de mon travail. Encore une fois, majoritairement le fait de femmes entres elles (parce que dans ma branche, c’est difficile de faire autrement). Pour des raisons évidentes, vous ne m’en voudrez pas de ne pas détailler.

Et pourquoi je pensais qu’on en était plus là, au fait ? C’est suite à une lecture récente et à une conversation passablement bourré pendant un quiz sur les dessins animés des années 80 que j’ai vaguement compris pourquoi.

Revenons un peu sur la manière dont j’ai été élevé. Un papa un peu hippie d’un côté, et des femmes travailleuses et « fortes » de l’autre (ma maman et une tante). J’avais du côté paternel une conscience très à gauche, persuadée que la société doit tendre vers l’égalité des droits, et de l’autre la vision de femmes indépendantes au travail. Je ne me souviens pas qu’on m’ai appris autre chose que ça : les hommes et les femmes, et les autres, quelques soient leurs orientation sexuelles, doivent pouvoir faire ce qu’ils/elles veulent de leur vie. On m’a jamais empêché de regarder des trucs « pour les garçons » ni de regarder des trucs « pour les filles ». A titre d’exemple, j’ai lu des Shojo assez tôt, on m’a jamais fait chier avec ça. Et d’un autre côté, petit, j’étais au Club Musclor. Bon, bref, vous voyez le topo.

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Mais on ne m’aurait pas laissé faire ça, je pense.

Revenons sur ce quiz de dessin animé ringards (j’ai gagné haut la main car les mélodies sont très bien rangées dans ma tête et je regardais vraiment beaucoup la télé, y compris « les dessins animés pour fille »). En discutant avec un ami qui était dans la même team que moi, nous nous sommes rendus compte que la plupart des personnages féminins dont nous nous souvenions (nos personnages favoris, en fait) étaient des personnages extrêmement badass, indépendants, dans des œuvres où les hommes apparaissaient comme des guignols menés à la baguette (Orange Road, n’importe quoi par Rumiko Takahashi, Attacker You !…), voire des personnages absents. Ça correspondait d’une part au type de modèle de mon quotidien (une femme qui exerce une activité sans que ça soit remis en question), c’étaient souvent des personnages bien écrit, et en plus, c’était souvent plus intéressant à suivre. Parce que très tôt -je ne parle qu’en ce qui me concerne- j’ai préféré suivre les personnages féminins que masculin. Les incarner aussi, par le biais du jeu vidéo. Dès que ça a été possible, j’ai toujours trouvé ça plus intéressant. Shepard est une femme, pitié, arrêtez de prétendre  le contraire.
Il s’agit probablement d’une recherche d’altérité, ou d’une sensibilité artistique, je ne sais pas. Toujours est-il que mes « modèles féminins de fiction », incarnés, regardés ou lus (Mathilda quand j’étais petit, Thursday Next maintenant), correspondent souvent à ce Trope de la femme indépendante avec un métier. C’est, sans rire, ce qui m’a fait lâcher la fantasy « mainstream » assez vite (j’essaye de m’y remettre un peu, là…) Le nombre de personnages féminins ne se résumant pas à un simple trait de caractère ou à un archétype débile. C’était nettement moins marqué dans la SF, le Fantastique, voire la littérature blanche (sans déconner, hein, c’est au moins 40% de ce que je lis !).
Résumons ça comme ça : j’ai biberonné à l’égalité homme/femme. J’étais conscient que ce but était loin d’être atteint, mais je ne le vivais pas. Parce que, jusqu’à mon arrivée sur le marché du travail, je n’avais pas vraiment été confronté au sujet frontalement. Il me semblait absolument normal que mes connaissances filles fassent les études de leur choix, s’habillent comme elles le souhaite, couchent avec qui elle veulent. J’ai, en fait, été « bien élevé » de ce point de vue. Une fille ultra-sexy qui roule du cul a deux mètres de moi n’est pas une provocation (je dis pas que je regarde pas, hein), ni une incitation à quoi que ce soit. C’est juste une personne qui fait ce qu’elle veut et n’enfreint pas la loi. De mon point de vue, on pourrait tous vivre nus si on le souhaitait, et ceux qui seraient incapable de « se contenir » devraient nettoyer les égouts à la brosse à dents.
(j’ai une incapacité absolue à détecter les signaux sexuels, au fait. Si vous en avez après mon corps, merci de me l’écrire en recommandé en écrivant « NON IRONIQUE » en bas, souligné en rouge).
Je dois dire que, bien sûr, mes désillusions vont croissantes. Surtout depuis que j’ai fait la connaissance de tout un tas de gens qui ont vécu dans des pays nordiques, ou l’identité sexuelle des individus n’entre quasiment plus en ligne de compte dans la répartition sociale des rôles (ô surprise : ça fait 40 ans que c’est comme ça et LEURS SOCIETES SONT TOUJOURS DEBOUT). Les Français me semblent, du coup, être d’énormes douchebags. Je me demande bien ce que les étrangers en pensent.

Bon. Il y a peu, j’ai fait la lecture de ceci, j’en avais parlé, je crois :

Je ne reviens pas sur le contenu (c’est Chester Brown qui va aux putes, quoi), et surtout pas sur le débat de la prostitution en France (tempête de merde obligatoire). Mais j’ai longtemps réfléchi à une remarque d’un ami de Chester « Le Robot » Brown. « Ce type a un spectre émotionnel plus court que la moyenne ». Brown n’analyse pas du tout la question de la prostitution d’un point de vue émotionnel. Il le fait comme une sorte de machines à emboîter des arguments logiques, froids, bizarrement détaché de lui-même, dans une (troooop) longue annexe à son bouquin.

Je ne vais bien entendu pas jouer l’insupportable comédie du « JE SUIS ASPERGER AIMEZ MOI », j’ai trop de noblesse (et de respect pour les autistes) pour ça. Mais force est de constater que depuis que je suis gamin, j’ai un problème complètement récurrent (que je combats, rassurez-vous) : quand je pense avoir la bonne attitude, ou adopter le bon comportement, ou avoir fait connaissance d’un bien culturel, j’ai tendance à généraliser le modèle à mes pairs comparables. Les gens qui me ressemblent (mettons les Français) devraient probablement considérer que les hommes et les femmes sont parfaitement égaux, puisque c’est ce qu’on m’a enseigné, à moi. De la même manière, j’ai du mal (même si je le SAIS) à emmagasiner le fait que des gens « semblables » à moi ne regardent pas les mêmes séries TV, n’aient pas le même parcours individuel ou la même façon de réagir face à un problème.

Quand des centaines de milliers de personnes ont défilé pour assimiler les homosexuels à des pédophiles (oui parce que nous voilons pas la face, c’est de ça qu’il s’agit, sinon ils militeraient aussi ouvertement pour la suppression du divorce), je suis tombé sur le cul parce que :
1) Je pensais que ces gens étaient une sorte de fiction réduite à un groupuscule de gens que je ne verrais jamais, surtout pas sous mes fenêtres.
2) Je n’arrivais pas à comprendre comment on pouvait être contre le principe du mariage homosexuel (puisqu’on m’avait appris que les gays et les hétéros se valaient : aucune raison de discriminer les premiers, sauf à considérer qu’ils étaient moins compétents -inférieurs aux autres-).
Or, bon, tout un tas de gens ont été élevés dans une forme d’intolérance. J’imagine que c’est legit de militer pour que ça ne soit plus le cas. Moi, ça me rend plus confus qu’autre chose : comment peut-on encore penser que l’égalité des droits civiques va changer quoi que ce soit (de négatif comme de vraiment positif) quand on est pas directement concerné ? Tant que toutes les personnes impliquées sont ok ?
« huuu gnagnangna mais les bébés ils ont pas choisi d’être élevé par des juifomoilluminati« . Mais ta gueule, là encore, mon esprit se ferme. Tout ce que je vois, c’est que j’ai pas non plus choisi une famille monoparentalle hétérosexuelle, que mon pote d’enfance qui avait une famille nombreuse l’a pas choisie non plus, pas plus que celui qui avait des parents militaires et déménageait tout le temps, pas plus que celui qui était pauvre, pas plus que celui dont le père picolait. Je suis Lorrain de naissance.

Bref. Il en va de même pour l’égalité homme/femme. J’ai tellement peur d’être ambigu dans la vraie vie que dès qu’une personne de sexe féminin se trouve devant moi en situation professionnelle, je me la représente comme un pion froid et asexué que je traite comme mes autres pions froids et asexués. Je suis probablement le manager humain le moins à même de faire de l’innuendo sexuel que je connaisse. J’essaye (je n’y arrive probablement pas : remember, tout le monde est sexiste) de traiter tout le monde pareil.
Parce que bon, quand j’étais gamin, on me l’a collé dans le crâne (on a eu raison, je pense). Un homme et une femme devraient être payés pareil, avoir un enfant n’est pas une maladie, les pères devraient aussi prendre leurs congés, le genre d’une personne et son âge n’influent pas sur son recrutement, pas plus que la couleur de sa peau, etc. Par contre vos CV en Comic Sans, vous vous les gardez.
Et j’ai encore un mal incommensurable à comprendre les comportements de ceux pour qui ça ne va pas de soi. Ça me fige littéralement dans une incapacité à répondre du tac au tac (du moins ça a été le cas pendant longtemps). Mais c’est la même chose sur Internet, les propos de type « salope tavu » dès qu’une nana montre un bout de nichon, le slut-shaming, la pression des paires pour déclarer qu’untelle ou unetelle n’a pas le bon comportement social ou la bonne quantité de bébés, la lesbophobie, la biphobie ordinaire me plongent dans un état de sidération absolue, parce que je suis INCAPABLE DE LES COMPRENDRE.
Je me suis d’ailleurs (probablement instinctivement) adjoint un entourage restreint qui est plus ou moins clair sur ces questions. Tout simplement parce qu’un beauf ou un homophobe ne rentre pas vraiment dans le cercle de mes fréquentations envisageable. Ça serait vite le silence radio de ma part (tout trolling mis à part, je suis plus un « filtreur » qu’un « clasheur »).
A l’inverse, je ne souscris pas à la campagne récente de « Si tu croises une meuf le soir, change de trottoir » exactement pour les mêmes raisons. N’ayant jamais eu une attitude menaçante (je suis probablement beaucoup trop timide pour demander mon chemin à une inconnue dans la rue), je ne me vois pas adapter mon comportement à celui des terroristes (la drague de rue, du simple sifflement à l’agression, est pour moi une forme de terrorisme). Probablement que derrière tout ça, il y a mon incapacité à me mettre à la place des victimes.
Peut-être que moi aussi, j’ai un « spectre émotionnel trop court ». Ce n’est sans doute pas à moi de le dire.

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Je me sens un peu comme ça, en fait.

En fait, un an après ces trois articles, je me rends compte que je suis probablement incapable de parler de ces questions parce que je suis incapable de comprendre comment on peut considérer que les hommes et les femmes ne sont PAS égaux. Sauf à avoir été éduqué comme ça et à ne pas avoir remis une seconde en question cet enseignement.
Ou alors, c’est cette question de « privilèges ». Mais privilèges de quoi, de voir des meufs faire des gâteaux et de rester entre burnes musquées ? Pitié, c’est bon.
Même quand je ne considère la question que d’un point de vue technique et clinique, je me dis que la libération, l’égalité des droits et la sécurité des corps n’est de toutes façons que la société soit plus intéressante. Parce que la meuf de Orange Road qui jouait du Saxo, là, ou Lina Inverse elle vendent quand même un peu plus du rêve que les mères de Boule ou du Petit Nicolas. Qu’est-ce que t’as à gagner à conserver tes stéréotypes à la con ? Laisse les gens être comme ils ont envie, tu baiseras sans doute davantage au final. Et y’aura toujours des millions et des millions de personnes qui ressembleront à ton fantasme idéal.

J’ai raison de toutes façons alors vos gueules.

Cute Rat Musician

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