Le Falcam en Shorts #2 : La Plage

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Contexte : nous sommes en 2009. Après une tentative assez vite oubliée d’écrire un truc dans le style horreur, j’envoie une nouvelle à un fanzine au Québec, Nocturne. Moins de deux ans plus tard, mes domestiques m’informent que j’ai reçu un télégramme de la Nouvelle France, décrivant l’intégralité de ce fanzine papier en braille. Je suis donc, pour la première fois, publié en version papier au delà de l’Ora Mundi. Je dois être le nom le plus franchouillard du lot, partageant les colonnes du zine avec des Thérèse Maheux, Jean-Félix Milan et autres Marie-Eve Comtois. Tout ceci sent bon la poutine, si vous voulez mon avis.

Aujourd’hui, Nocturne n’existe hélas plus. Mais tout n’est pas perdu pour ma petite nouvelle Horrifique, que je vous propose doncques aujourd’hui en quasi exclusivité, sauf si vous êtes du genre à traîner dans les boutiques de JDR de Trois-Rivière.

 

Tout ceci est CC-BY-NC.

En d’autres termes, faites-en ce que vous voulez, sauf le vendre.

La Plage

Je suis molle. D’après Maman, j’ai toujours été molle. Indolente en diable. Ma tête ne tenait pas toute seule quand j’étais un gros bébé inerte.

Je ne cours pas vite, c’est vrai. Je rentre de l’école en traînant des pieds, comme si le sol était du caoutchouc fondu. Mais c’est la faute de Maman. Maman a inventé l’Univers, à mon avis. Mais Maman n’est pas un Dieu. Elle a pas cette force créatrice qui caractérise l’esprit du divin. Les gens comme elle et moi ne feront jamais vraiment partie de l’essence du divin. Moi parce que je suis molle, elle parce que c’est une tête pleine d’eau centrée sur sa seule personne. Alors, en dehors des endroits où j’ai le droit d’aller, je pense qu’elle n’a jamais rien créé. C’est pour ça que je n’ai pas le droit d’aller autre part qu’à l’école, dans ma chambre, ou dans la salle à manger. Maman n’a pas assez d’imagination pour créer les programmes de la radio et de la télé, alors, voilà, ma punition est de ne jamais pouvoir les regarder. Je vis dans la bulle matrimoniale. À peine quelques conversations avec des camarades de classe, mais je ne vais pas assez vite pour m’en faire des amis. Après dix-sept ans, j’ai compris qu’en dehors des quelques taches de réalité (École – Chambre – Camarde Méprisants), il n’y a rien : je suis entourée de néant. Même avec toute mon absence d’énergie, c’est trop. Je suis si révoltée.

Un jour, Maman a créé une nouvelle bulle : la voiture. « Ma fille, tu as dix-sept ans, je sais que c’est dangereux avec tes problèmes, mais nous allons en vacances. Il faut que tu prennes le soleil. »

Elle a déjà dit la même chose à des plantes, dans la salle à manger. Ce n’est pas pour autant qu’elle les a bourrés dans le coffre. Je sens l’entourloupe.

« Nous allons à la plage. Mais attention, il faudra bien rester près du parasol.

_ Pourquoi ? » En fait, quand je pose la question, on dirait plutôt que je dis « Ppppouurrr-kwaaaaa » avec un étranglement rainesque.

Maman fait des gestes et des admonestations rituelles que je n’écoute pas « Ma Fille… Pourquoi m’as-tu infligé… Tu es si molle. »

Elle explique finalement, dans un de ses contes délirants destiné à justifier la petitesse de son monde, qu’à plus de dix mètres du parasol, il y a cette pieuvre qui mange les enfants qui ne peuvent pas se sauver. Je suis si révoltée, oui, encore une fois. Maman ment. Je sais bien qu’il n’y a pas de monstre, il y a juste un peu de brouillard et du rien. Maman est sans imagination, pourquoi créerait-elle quelque chose d’aussi monstrueux ? J’essaye de protester.

« Tu ne veux juste pas que j’aille voir ailleurs que là où t’es. Sinon je pourrais… Hum…

_ Oh, tais-toi ma fille. C’est dangereux de me quitter. S’il y a un danger, tu ne peux pas t’échapper. »

Écrasée sur la plage, ses bourrelets soudés à sa natte rêche de bambou, Maman s’est échouée dans le sommeil. Je me lève et je traîne les pieds. En moins de dix secondes, je suis debout au-delà du parasol. Je geins quand le soleil se met à frapper ma peau blafarde. Après quelques oscillations, me voilà partie à la recherche de la preuve du mensonge de Maman, à la recherche du bout du monde qu’elle a taillé pour moi. Ma prison est plus grande que je ne le croyais.

Tout est désagréable. Là ou un flot continu d’eau et de lait coulait, je sens bientôt les picotements de la soif. Le crépitement du sable entre mes pieds nus qui s’arrachaient péniblement du sol. La sensation que mille affreuses bêtes rampantes grouillaient à un millimètre sous moi. Quand une algue poisseuse vint, vomie par de l’écume, se coller contre ma cheville, je ressentis un délicieux sentiment d’horreur. Tout ça, c’était tellement dégoûtant. Les gens, aussi. Des millions de clones de Maman, huileux et endormis sous leurs forteresses de toile, dans leur armure de crème solaire. De certains émanait une odeur d’aliment passé à l’huile bouillante, comme j’avais parfois le droit d’en manger.

Je profitais de mes sens, qui me semblaient pour la première fois entièrement réveillés, quand j’entendis, déjà très loin, le cri de Maman qui me disait de revenir. Et c’était évident, j’étais à un pas de quitter sa bulle. D’un côté, le confort hideux d’avoir à jamais la tête bourrée par un oreiller à plumes, de l’autre, encore plus de grattage, de brûlures, de picotements et d’odeur vomitives. Pour la première fois de ma vie, je pris une décision par moi-même et je brisais la bulle.

J’ai couru. Je ne savais plus que mes jambes pouvaient se coordonner aussi vite. Bien sûr, il ne fallut pas dix mètres pour que quelque chose se prenne dans mes jambes et me fasse plonger le nez dans le sable humide. N’étant pas d’une nature combative, cette première anicroche avait presque totalement défait mon envie de rébellion. J’essayai de me retourner vers la bulle, mais, bien sûr, elle n’était plus là.

Il ne restait que cette plage, vide de couleurs. Seul le ciel s’était teinté de rouge. Le reste s’était estompé. Les gens, devenus flous et abstraits, semblaient être passés de l’autre côté d’une vitre enduite de beurre. La sensation de froid et d’emprisonnement autour de ma cheville, en revanche, était plus présente que jamais. Une violente traction me colla de nouveau au sol, me faisant avaler une amère bouchée de sable salé.

Tirée vers la mer, je réalisai ce qui se produisait. Là, à quelques mètres seulement dans l’eau, il me regardait, ouvrant une bouche sans fin. Je me rendis rapidement compte que je ne pourrais pas opposer la moindre résistance. Le tentacule, de toute façon, était l’essence de ce que je recherchais. Il me cisaillait le pied de ses mille petites ventouses, me forçait à avaler du sable âcre et de l’eau affreuse.

Je respirai à plein poumon la mer meurtrière, et bénissais mon courage au moment où, à demi-consciente, je sentais l’appendice me projeter sans ménagement dans la bouche sans fin. Un océan de dents fit craquer mes os, alors qu’un autre liquide, chaud et brûlant, coulait dans la bouche du monstre mis en appétit.

Je restai encore quelques instants dans mon propre corps pour me sentir déchirée. La chaleur insoutenable de l’air vicié frappant mes entrailles exposées fut une plaisante et intense conclusion à mon escapade salvatrice.

ODT

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