On parie que c’est encore la faute du lecteur ?

Voilà un article qui va demander un peu de tact pour ne pas citer de noms ou de « balancer » -c’est pas l’objet-. Alors vous mettez les noms que vous voulez dans les untel ou dans les editeur x.

Si vous suivez un peu le monde de l’édition de l’Imaginaire, vous savez qu’actuellement, un éditeur/diffuseur « bien connu » (c’est tout relatif, on parle d’un milieu éditorial assez restreint en volume) est en train de passer par le fil de la liquidation judiciaire. Cet éditeur avait pour particularité de proposer pas mal d’auteurs français et d’assurer la distribution/diffusion pour tout un tas de « petits ».
Commençons par une petite anecdote personnelle.

Il y a environ un an, j’étais en quête d’un éditeur pour mon premier roman, la bouche en coeur, prêt à enrichir le magasin de photocopies voisin. J’ai eu à cette occasion le parcours habituel de l’auteur newbie, avec listes de refus à la clé. Certaines étaient froides et impersonnelles, d’autres étaient chaleureuses et encourageantes, certains ayant même décroché leur téléphone (si, si) pour m’expliquer ce qui, d’après eux, était à changer ou non dans le texte.
Et puis quelqu’un m’a un jour dit la chose suivante, dans un très gentil mail assez impliqué « bon, c’est pas pour moi, mais tu devrais en parler aux éditions untel ». J’ai donc envoyé un mail aux éditions untel.
L’adresse mail a été compliqué à trouver, l’éditeur ne brillant pas par sa surexposition médiatique (malgré une grosse présence en librairie). J’ai fini par dénicher une première adresse et expliquer mon cas (« j’ai écrit un livre, un éditeur de votre connaissance m’a suggéré de vous contacter, blablabla » : pas de réponse. Une seconde : pas de réponse. Je passe par l’interface réseaux sociaux : pas de réponse.
Sur le moment, je me suis dit que c’était sans doute ma faute. Après tout, on ne me connaissait pas, ils devaient recevoir 1 000 mails identiques par jour, etc etc. Et j’étais en plein dans la préparation du travail avec les éditions du Tripode pour Toto 30 ans. Pendant un moment, j’ai ai donc eu d’autres chats à fouetter.
Néanmoins, à l’époque, je me souviens que mon spider sense avait un peu sonné. Une petite enquête (un rapide stalk sur google, en fait), m’avait fait remonter pas mal de conversations de gens pas très content de l’éditeur untel. Surtout de leur activité liée à la distribution. Mais j’ai un peu rangé ça dans un coin de ma tête.

Plus tard, mon roman ayant finalement été accepté par un autre éditeur, j’ai complètement oublié cette maison d’édition à réputation un poil bizarre. Je ne m’en souvenais qu’une fois devant les étals de la librairie, et je me disais « tiens, c’est ceux qui ne m’ont jamais répondu, whatever ». J’ai stalké mon futur vrai éditeur de la même manière, en trouvant pour le coup pas mal de gens attestant de la fiabilité du bonhomme. Ça me suffisait.
Et puis, depuis quelques jours, ça « bruisse dans la twittosphère » comme disent les mauvais chroniqueurs média (j’ai pas twitter, mais bon vous voyez, quoi). L’éditeur en question serait dans la merde jusqu’au cou.

Alors, bon. Des éditeurs dans la merde, y’en a plein. Malgré un maintien du nombre de lecteurs (si, si), le marché de l’édition n’a jamais été aussi compliqué. Outre la concentration éditoriale, qui rend compliqué la survie de ceux qui sont dehors, et moins libre la vie de ceux qui sont dedans, il y a le sacré coup de faux de la Crise.
Le secteur de l’édition est un marché assez fragile. Il suffit d’une baisse de 0,quelque chose% des marges pour que les libraires soient étranglés. Or, ça ne vous aura pas échappé, à mesure que les gens ont moins d’argent, le prix des matières premières augmentent. La TVA sur le livre étant passé par un sacré milk-shake législatif (5 ? 7 ? 10 ? re 5 ? Re 7 ? Bingo ? Motus ?), ça n’a pas aidé.
Alors, quand une partie non négligeable des lecteurs se dirigent vers le poche, moins cher, (LE marché en progression) et que les éditeurs moulititaches voient leurs livres hors-fiction s’écrouler (LE marché en crise), forcément, il y a de la casse. Dans un contexte de surproduction (Gilles Dumay, dont le côté râleur pessimiste invétéré n’est plus à présenter, est le premier à signaler que le problème n’est pas tant un déficit de lecteur qu’une surabondance de livres) ou, de plus, le numérique rebat les cartes (surtout dans l’Imaginaire, où il est plus dynamique que dans la littérature générale)… Ben forcément, les structures souffrent. Même si ce n’est pas « bien » ou « normal » que les éditeurs de l’Imaginaire galèrent à ce point, c’est au moins « expliquable ».

Ceci étant dit. Quand j’étais petit, je faisais partie de cette affreuse génération mi-tv mi-console de jeu. Je ne me souviens pas d’avoir entendu autre chose de la part des adultes que le discours culpabilisant et abrutissant comme quoi nous étions des illettrés, des imbéciles, des analphabètes et que notre background culturel ne serait constitué que de Beverly Hills et de Dragon Ball. Chaque génération se pense comme celle qui a eu les « bonnes pratiques » et voit la suivante comme un génération d’imbéciles perdus et incultes (bref, celle qu’elle a contribué à élever).
Que ce soit dans mon milieu pro ou personnel, maintenant que je suis grand, j’entends strictement la même chose à propos des 15-25. Et à chaque fois qu’est mise sur la table la question du marché de l’édition, ça ne rate pas, il y aura bien quelqu’un pour y aller sur son discours des salauds de jeunes lecteurs débiles qui gnagnagna. Les dernières études un peu élaborées ont environ deux ans, et signalent que les ados sont moins nombreux à lire que dans les années 70, certes, mais pas beaucoup moins nombreux (quand aux plus petits, ça a l’air d’aller, mais il y a un indéniable décrochage à l’âge ado… Ca veut pas dire qu’ils reviennent pas après, y’a plein de vies dans une vie). L’Edition jeunesse, en fait, ne se porte pas TROP mal.
C’est peut-être pas aux éditeurs de donner l’envie de lire, hein. Je pense que c’est à tout le monde. Tes gamins lisent pas ? T’as fait quoi pour, à part leur dire que ce qui ne te plaisait pas n’était pas de la « lecture sérieuse » ou que les BD « n’étaient pas des vrais livres ».

Bref. Il me semble que le problème est ailleurs.
En période de crise économique dans un secteur donné, c’est toujours un peu la même chose. Les gros rachètent les moyens, les moyens réduisent la voilure, et les petits ont intérêt à gérer leurs billes au plus près.
Dans une période de croissance forte d’un marché, tu peux tout à fait créer une boîte un peu bancale, lui donner un joli visage ripoliné, et espérer te faire racheter un peu plus tard par un investisseur quelconque et lui refiler ta gestion hasardeuse. Lui aura de toutes façons le fric pour éponger tes conneries et, au bout de quelques mois, on y verra plus goutte.
On est pas dans une période comme ça.

Il se trouve que mon expérience personnelle, mon parcours de lecteur et mon parcours d’étudiant, puis de professionnel du livre m’a amené non seulement à fréquenter tous les acteurs de la chaîne, du mec qui conduit les camions du distributeur au patron de maison d’édition. Et ce des « deux côtés de la littérature » (Blanche et Imaginaire, comme on dit). Je mets le cas de la BD à part, d’ailleurs, mais y’aurait à dire aussi.
Je vais faire une généralité foireuse, mais mon expérience vis à vis des éditeurs généralistes laisse filtrer des pratiques pas toujours formidable, mais la plupart du temps empreinte d’une certaine forme, sinon de professionnalisme, au moins de compétence technique de base. Signer contrat, imprimer livres, assurer mise en rayon, payer droits. On ne parle pas de promo, de capacité à bien gérer un stock où à avoir une vision d’avenir, juste la base de la base.
Franchement, j’aimerais pouvoir en dire autant de l’ensemble des éditeurs de l’Imaginaire que j’aurais connu de près ou de loin depuis que j’ai commencé à m’intéresser à la question, il y a une dizaine d’années. Mais c’est probablement le milieu où la frontière entre l’éditeur et le petit rigolo qui aime bien lire est la plus floue.

Il y a des dizaines d’éditeurs sérieux en SF, Fantastique, Fantasy. Des petits, des gros, des moyens, des minuscules, des associatifs ou des capitalistes, mais surtout sérieux. Et puis il y a les autres. Il y a ceux qui, au moins livre qui se prend un gadin, pleurnichent sur la bêtise des lecteurs. Il y a ceux qui sont incapable de lire ou de rédiger un contrat. Il y a ceux qui ne connaissent pas le droit. Ceux qui ne trouvent pas injuste que tout leur soit dû. Ceux qui surproduisent sans argent. Ceux qui ne payent jamais leurs factures. Ceux qui choisissent de brader la traduction, la correction, la relecture ou l’illustration de couverture (pourtant déterminante en Imaginaire, à mon grand désarroi). Ou, plus largement, ceux qui ne se sont jamais mis en tête que l’édition était un métier qui dépassait de très loin la seule mise en presse de bouquin qu’on a bien aimé.
J’ai vu naître et couler un sacré paquet de maisons (editeur x, éditeur y, c’est de vous que je parle :D) dont les pratiques internes n’ont franchement pas redoré le blason de ces « livres pas sérieux » qui font mon quotidien depuis mes 11 ans.

J’ai digressé, mais revenons, si voulez bien, à notre éditeur untel. Il semble (avec les mille pincettes nécessaires !) que nous soyons en présence d’un cas typique, mais où tout, absolument tout, auré été amplifié au gaffophone.

La « chute » de l’éditeur untel semble caricaturale. Je ne connais pas la situation interne, et, comme je le disais par ailleurs, une médaille a toujours deux versants. Les intéressés ont sans doute une version complètement différente. Mais, devant leur silence pesant, c’est un grand déballage qui semble être un long catalogue de toutes ces petites choses qui concourent à donner une image « pas pro » au milieu de l’édition de l’Imaginaire en France.
On parle ici d’arriérés de milliers d’euros, de factures non réglées à des éditeurs distribués, de livres perdus par centaines, d’auteurs roulés, voire, si j’ai bien compris, d’un début inquiétant de chaîne de Ponzi (pas de fric, mais les auteurs maison rémunérés avec l’argent des éditeurs distribués ?).
Le milieu n’a pas besoin de ça. Il a besoin de gens aux reins solides, professionnellement parlant à défaut de l’être financièrement. Il a besoin de gestionnaires carrés, de chasse aux gaspis, d’excellents négociateurs (tout ce que je serais probablement incapable de faire !), et de gens capable de défendre leurs auteurs pied à pied. Pas d’une chienlit de jean-foutres qui donnent cette image qui oscille au mieux entre les gros cons incompétents et au pire entre les escrocs à la petite semaine.

Concrètement, les conséquences vont être importantes. Des auteurs vont en chier pour récupérer leurs contrats, et ne seront probablement pas payés avant des plombes, voire jamais, et certains sont déjà lancés dans des procédures judiciaires qui risquent de leur coûter beaucoup plus que les sommes après lesquelles ils courent (mais chapeau quand même !).
Des éditeurs tiers, dont certains parfaitement honnêtes et sérieux, vont devoir renoncer à des sommes importantes, parfois cruciales pour leurs survie, et trouver de nouveaux distributeurs. Et, pour les plus fragiles, simplement mourir.
Pas parce qu’ils ont mal travaillé, pas parce qu’ils ont fait un tirage délirant avec trop d’auteurs au catalogue. Pas parce qu’ils ont snobbé les salons, la promo, la qualité du tirage ou la gestion des stock. Pas parce qu’ils étaient mauvais : juste parce qu’ils ont été « piégés » par untel.
Des années de travail à la poubelle.

Plus grave, enfin. Comme je le disais, la littérature adulte de l’imaginaire n’est pas franchement celle qui a la meilleure réputation au niveau du grand public, mais c’est pas forcément mieux au niveau des libraires. Demandez-leur ce qu’ils pensent de leur relation de travail avec les petits éditeurs indés de Fantasy ou de SF. Vous aurez assez rarement des torrents de louange à leur endroit. C’est parfois injustifié, mais pas toujours.
Concrètement, ces prochains mois vont voir s’écrouler (probablement) un réseau de distribution important dans le domaine de l’Imaginaire. Ça veut dire des éditeurs tiers dans l’incapacité de faire parvenir leurs bouquin en rayon. Des réassorts pas assurés. Des factures qui vont virevolter dans le sheol de la comptabilité pendant des mois, peut-être à jamais.
Les petits éditeurs, à la réputation bien écornée, auront encore plus de mal à être acceptés et intégrés dans la chaîne du livre comme des maillons clé de la découverte de talents, de l’édition de livres différents, insolites… Bref, de livre ayant fait montre d’un véritable sérieux éditorial. Vont en souffrir même et surtout ceux qui ne sont pour rien dans cette histoire.

Tout ceci sera probablement « invisible » pour le grand public. Mais pour les métiers du livre, c’est un coup de poing en plus dans la gueule.
Mais vous vous imaginez bien que certains sont déjà en train de le préparer, leur « salaud de lecteurs ! ».

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Une réflexion sur “On parie que c’est encore la faute du lecteur ?

  1. Chez les hébergeurs d’images, aussi il y a des soucis.
    C’est ennuyeux pour ceux qui ont des belles images à présenter depuis internet…
    Par exemple, sur un beau forum présenté avec de belles images, qui maintenant disparaissent…

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