Le Falcam en Shorts #5

Aujourd’hui, je sors un cadavre du placard. Il est sale et il pue : ce que vous allez lire n’est honnêtement pas très bien. Mais pour faire un joyeux drille adulte comme moi dans le présent, il faut bien un adolescent frustré et torturé dans le passé.

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J’ai commencé à écrire sérieusement heu… Quand j’avais 14-15 ans, je pense, mais il a fallu quelques années avant que j’arrête d’essayer de faire la suite de Dragonlance mélangé à FFVII mélangé à Lodoss. Vers 2002-2003, j’ai donc commencé à écrire des nouvelles, et à ne pas du tout y arriver, et à me mettre une pression assez délirante sur l’acte d’écrire. Je traînais sur des forums de fanfics de Yaoi, et dans les cercles de gens type « Editions de l’Oxymore » Bref des gens pour qui l’acte d’écrire s’approchait de la démarche de Léa « Biggie Smalls » Silhol, qui, no offense, est à 100% ce que je peux aujourd’hui identifier comme pire repoussoir à lecture.

Dans ma tête, un texte devait être nécessairement ampoulé, exacerbé, déclamatoire et gothico-romatique pour se démarquer des autres. Ce qui est con, parce que je lisais et appréciais des trucs à milles lieues de ça. Bon.
De cette période a germé un texte d’heroicfantasy intitulé « Fragrance d’Instant » (il a eu des titres encore plus cons, hein). Puisque j’en suis à dropper n’importe quoi et à jouer cartes sur table, autant aller jusqu’au bout : non seulement ce texte était pas très bon, mais en plus, la plupart des éléments sont basés sur une campagne de cartes additionnelles que j’avais créée pour Lord of the Realms II. Autant dire que le background ne vole pas très haut.

Mais c’est quand même la première nouvelle de toute ma vie qui ait été finie et pas jetée honteusement dans la poubelle. Début 2014, en triant mes dossiers, je suis retombé dessus, lui ai fait boire une bonne rasade de gibolin. J’ai pas trop touché à l’intrigue crissement ridicule, juste corrigé les pires horreurs stylistiques, enlevé des coquilles, etc.

Bon ben… Voici donc un texte un peu honteux. Bisoux.
Vous pouvez le télécharger, si vous le souhaitez.
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En ODT

Voici donc le Prix Nobel de Fantasy Boutonneuse… Merci de votre indulgence, j’étais essentiellement composé d’acné à cette époque.


Fragrance d’Instant

Pourquoi, dis-moi pourquoi, Lehyre, suis-je ici à te poursuivre ?

Mon barda m’encombre, il me rompt les épaules et le cou. Faibles sont les muscles qui doivent porter tout cela. Mon haubert m’étouffe, mon bouclier me scie les poignets, mon casque me fait fondre la cervelle, et mon épée me cause un nouveau bleu à chaque nouveau pas, en me frappant le flanc.

Lehyre, ces gens autour de moi, ils n’ont rien à voir avec moi. Ils ne me voient même pas. Ils portent le cuir comme je porte une plume, font deux pieds de plus que moi, marchent cent rouées par jours.

J’ai compris tout de suite que je n’avais pas ma place parmi eux. Quand j’ai signé, signé parce qu’ils allaient guerroyer dans ton pays. Tu m’entends, Lehyre ? Pour toi, le poète un peu fou, un peu peintre et surtout si rêveur, ton bon Ian, celui-là a pris la route au milieu d’une armée.

Lehyre ! Tu lisais mes œuvres, et mes tableaux, te souviens-tu de les avoir tant regardés ? Tu les trouvais macabres ! Des scènes ignobles, n’est-ce pas ? Parce qu’au fond, je déteste tout cela. On peint ce qu’on n’est pas.

Oh, que de beauté trouvais-je à peindre toute cette laideur ! Car tu n’as pas oublié que les armes me révulsent, que mes poèmes et mes contes les dénonçaient sans relâche. Tu me disais que j’étais un fou, un idéaliste, moi, le jeune Ian frêle et hirsute. Et pour toi, j’ai remisé tout cela, attaché mes cheveux en chignon, à la mode des Barbaresques, et j’ai remisé ma plume. Car ils vont chez toi, ma Lehyre !

Ton Ian est devenu un guerrier. Petite ombre solitaire au milieu de cent mille autres.

 

Ils ne m’ont pas accepté dans l’armée régulière. Dans aucun des deux camps d’ailleurs. Les Chevaliers de Sud-Radieux m’ont dit que j’aurais à peine fait pâle figure jusque dans un rôle de piqueur ou d’écuyer ! Et les Barbaresques voulaient me laisser en arrière, pour collecter des taxes. Cette armée qui nous criait tous les jours qu’ils avaient besoin de milliers de volontaires, faisant sonner clochettes et crécelles dans les rues à toute heure du jour et de la nuit, même eux ils n’ont pas voulu de moi.

Alors, alors j’ai rejoint la grande Guilde des Guerriers. Les auxiliaires, plus barbares que les Barbaresques.

En arrivant dans ce bureau froid, je vis en pensée ton visage si fin. Me retrouver face à ces caricatures d’hommes des cavernes me glaça. Ils étaient sales, musclés, solitaires et fiers. Moi, tout petit Ian, vallon verdoyant au milieu de ces chaînes de montagne effilées, je ne voyais que ton visage pâle et radieux, tes tâches de rousseur, ta robe rouge comme une pomme mûre. Je n’entendais pas leurs jurons, ni leur grognements. J’entendais tes éclats de rire translucides et précieux comme le diamant.

Jusque dans le visage rouge et vérolé de l’agent de recrutement, c’est toi que je voyais. Il m’a demandé si je savais écrire !

Ecrire ! Ecrire ! Oui, mon pauvre ami, adipeux et répugnant Barbaresque, je sais écrire !

Il m’a regardé, et comme je restai muet, m’a dit de signer, où de faire une croix au bas d’un document spécifiant que je devenais un des mercenaires de la Guilde. Corvéable à merci par les Barbaresques, envoyé en première ligne, avec le seul équipement que j’aurais pu acheter où chaparder.

Toutes mes toiles et mes poèmes. Je les ai vendus pour trois fois rien quelques heures après ton départ précipité ! Une bouchée de pain investie dans ce glaive rouillé, ce haubert troué, ce bouclier tordu et ce casque en forme de marmite. Mon aimée, je t’en prie, souviens-toi de ce que je fus.

 

Ce soir dormons dans la Grande Lande qui sépare la Mithanie Barbaresque de Forgeblanche, un village repris paraît-il par les Chevaliers. Le début du territoire de Ravios. Ton pays. Il n’y a pas de frontière tracée dans les herbes hautes par un immense pinceau céleste.

Personne ne m’a vu, sauf un grand gaillard, bruyant, tous muscles dehors, habillé d’un pagne et d’une masse. J’ai d’abord senti les longs cheveux gras de son chignon défait sur mon épaule. J’étais en train de contempler la seule chose que je n’ai pas vendu : un portrait de toi, réalisé juste après ton plongeon, griffonné à la hâte avant de partir te rejoindre.

Je me retourne, essayant de cacher ce portrait dans ma sacoche. Mais c’est trop tard. Il me fait un grand sourire aux dents presque toutes ocres.

Mon pote, grogne-t-il en me tapant comme un sourd dans le dos. Mon pote c’est ta femme ça ?

Je hoche la tête. Je prie pour qu’il me laisse. Je ne veux pas te parler, je ne veux pas. Tu es la Guerre, tu es le Sang. Tu es de cette race qui brûle les livres pour se chauffer, tu es de ces vagabonds puants qui rôdent partout et qui chargent vers la Mort en hurlant de plaisir. Je ne veux pas te parler.

Pourtant, il s’assied en me servant toujours son sourire pourri. Pire, il sort un bout de viande de la sacoche qui pend à son pagne et me le donne. Elle est verte, mais j’accepte. J’ai mal, et manger me fait passer le temps et la douleur. Un goût âcre et salé m’emplit la bouche alors que le guerrier me regarde manger.

J’ai une femme, aussi ! Hurle-t-il.

Il parle comme si j’étais à des kilomètres. Et son haleine ! Je crois que même si j’étais effectivement à des kilomètres, elle serait incommodante.

Ah ! Fais-je en m’essuyant la bouche.

Il fronce les sourcils, comme si ce que je venais de faire était une bizarrerie.

Caroline ! Me crie-t-il encore. Une fille très bien. Elle travaille dans une forge ! Regarde, elle m’a fait ça, quand je suis rentré de la dernière guerre !

Il enlève une botte. Ca n’a pas du lui arriver depuis longtemps, car la botte glisse dans un bruit de sueur rance. En dessous, un pied à moitié en fer. Sa peau, gonflée et sale, est entremêlée de quelques plaques de fer mal soudée et rouillées.

On m’aurait coupé le pied, sans Caroline ! s’écrie-t-il en gesticulant.

D’accord !

Je m’entends lever le ton, ça ne me ressemble pas.

C’est ta première fois ? dit le Guerrier en approchant son visage.

Je hoche la tête.

Moi, avant, j’étais dans l’armée. Tu peux pas savoir comme c’était ! Des ordres, on comprenait rien. Difficile. Moi c’est pas ça que j’aime tu vois. Je veux courir dans les landes en criant, agiter une épée, pas faire des bottes avec une rapière. C’est entrer dans une ville, prendre ses rues, fracasser des portes, combattre des gardes et mettre le feu. Dans l’armée, ils organisent tout. Ils planifient et se répartissent les quartiers, il faut faire des plans d’occupation, c’est long, c’est compliqué.

Et si c’était le village de votre femme ! Si on pillait la forge de Caroline ! M’entend-je lui crier.

Il me regarda comme si je lui avais dit que j’étais un éléphant. Il avait parfaitement compris, mais n’arrivait pas à donner un sens à mes paroles. Il passa à autre chose.

T’as rencontré la tienne comment ?

Question posée de sa voix forte et grasse.

 

Lehyre, même avec cet homme qui me répugne et dont je fuis la conversation, je te vois encore. Quand il t’évoque avec sa langue noire et son palais puant, le souvenir de notre rencontre s’impose à moi avec toute la délicatesse dont cette vie peut faire preuve.

Peindre sur la Terrasse qui surplombait l’allée aux Casernes, seul. Un endroit fantastique. Tous les jours, je m’installai ici. Au fond du paysage superbe, le lac de Mithanie, rouge dans le crépuscule. Parfois, une galère en manœuvre venait en fendre les flots. Quand ils hurlaient vraiment, les contremaîtres se faisaient entendre jusqu’ici. Des paroles de guerrier qui faisaient frémir le lac de mécontentement.

Le lac était simplement masqué ça et là par les plus hauts minarets de la cité Barbaresque. Dès que le soleil émergeait de l’horizon, ses rayons se mêlaient aux reflets du lac sur ces cimes dorées. Puis des maisons, encore et encore, aux toits plats. Une femme, tous les jours, venaient prier et regardait le lac, longuement. Puis, juste en dessous de moi, la vaste allée aux Casernes. De longs bâtiments gris où reposaient guerriers et militaires. Je venais peindre avant que le soleil fût haut. Aussi, les militaires ne faisaient encore guère de bruit. Seuls les marins travaillaient de si bonne heure. Les autres ne partaient en manœuvre que plus tard.

C’était parfait ! Peindre le lac et ses ombres rayonnantes, doux oxymore se formant dans mon esprit bouillonnant.

J’étais parfois presque pris d’une aboulie totale devant ce paysage somptueux. Tout s’y mêlait, les horreurs de cette Guerre, la beauté de cette ville, et tant de nature. Alors, souvent, je ne peignais rien. Où je jetais tout. Je n’avais vraiment conservé qu’un croquis de la femme priant, une vue nocturne du lac, et une fantaisie où j’avais mêlé un minaret aux vagues du lac, j’avais vendu ou remisé tout le reste au fond de mes cartons.

Mon œil artiste n’aurait jamais construit de tours si basses. Il s’en serait fallu de quelques mètres de plus pour que tout entre en conjonction. La clé était là, je le sentais. Si le Minaret du temple du Prince Saveen avait été plus grand de quelques mètres, le lac, le soleil, les casernes, les autres minarets auraient formé un ensemble de réflexion, de lumière un mélange si fantastiquement parfait que tout mouvement dans ce cadre aurait été le motif d’un tableau.

Puis, toujours, le soleil finissait part grandir, et l’allée aux casernes s’emplissait de valets, d’écuyers, de Barbares, d’archers et de toute une foule de déplaisants, vulgaires, puants guerriers. Toujours, je rentrais chez moi, où j’allais de l’autre côté de la terrasse, jusqu’à la galerie fermée qui débouchait sur la rivière Drahk.

Lehyre, tu étais la par hasard, n’est-ce pas ? Car c’est bien entre ces deux points que nous nous sommes vus pour la première fois.

D’abord, j’ai haï ton visage. Parce que je ne pouvais le comprendre. Si rousse, si pâle, et fine, et pourtant si radieuse. J’avais encore une vision des choses qui cherchait trop l’harmonie, et je ne pouvais la voir. Je pensais que tu n’étais pas harmonieuse. Quel imbécile, quel fat je fus !

J’ai compris le deuxième jour. J’ai compris quand nous nous sommes parlés. Exactement au même endroit. Tu te souviens, dis moi ?

Tu riais de moi. Je passai devant toi, te regardant sans te comprendre, et tu t’es mis à partir d’un grand rire clair qui agitait tous les pans de ta robe. Là, j’ai compris à quel point tu étais irrévocablement un être tout entier fait d’harmonie. Ma Lehyre.

 

On ne se comprenait pas bien, hein, Lehyre ? Toi tu aimais les hommes francs, les durs, ceux des Casernes. Tu fricotais avec eux. Je le savais, car, très vite, je te suivais de loin en loin.

Les femmes, même toi, elles disent attendre le Prince Charmant. Mais pourtant, moi, je finissais toujours seul devant ma toile, armé d’un bout de bois coloré, et toi, dans les bras d’un homme de la Guilde qui t’aurais ébloui par quelque grognement bestial. Si j’avais compris plus tôt… Rien ne serait arrivé n’est-ce pas ?

Les Guerriers de l’Art mènent une guerre impossible à gagner.

Tu t’intéressais à moi comme une on s’intéresse au spectacle d’un fou. Tu me regardais peindre, te peindre. Tu te laissais faire, comme un jeu.

Je suis vite devenu une de tes fréquentations. Tu me considérais comme ton guide dans cette partie de la ville, et je te faisais rire par mes idées folles, jurant avec la saleté de cet endroit dont je tentais de percer la beauté. Tu acceptais mes dessins de toi avec des petits rires. C’était un matin, alors que je peignais ton visage, mêlé à celui du Lac, derrière toi. Tu étais appuyée sur la balustrade de la Terrasse, et là, en te regardant, j’ai compris que tu n’étais pas d’ici. Je ne savais rien de toi. J’en savais moins que les Barbaresques avec qui tu passais tes nuits. Te souviens tu Lehyre de ce que nous nous sommes dit ?

Mon bon Ian, quand tu peins, avais-tu dit en riant, on dirait que tu viens d’un autre astre.

Je cherche une image, un mouvement parfait ! t’avais-je répondu, enthousiaste comme à chaque fois que tu me portais de l’intérêt.

Mais je ne bouge pas ! t’étais-tu amusée.

Ma peinture ne bougera pas plus que ne le font mes poèmes où mes contes, ma Chère. Il n’empêche que je figurerais une perfection, un instant parfait, et je sais que tu peux m’offrir cela.

Mais comment ?

Ne fais rien, contente-toi d’être victime de mon pinceau comme l’innocent livré à l’épée Barbaresque.

Mais tu hais ces épées, n’est-ce pas ?

Mon pinceau fige. Il ne tue pas.

Et pourquoi moi ?

Tu es un tout. Indépendante de tout le reste ici. Tu ne fais pas partie du décor, et en tant qu’Etre Vrai tu peux produire un mouvement absolument parfait, je le sais.

Peut-être parce que je suis étrangère à cette ville. Ou alors, tu es fou.

C’est là que j’ai compris que non seulement tu n’étais pas de cette cité, mais qu’en plus, tu n’étais pas du tout des territoires Barbaresques. Tu étais différente d’ici. Tout te traversait, rien ne semblait avoir de prise sur toi, comme une fée au milieu des hommes, indifférente aux contingences des mortels.

Je n’étais pas du genre à t’en demander plus, Lehyre, tu le sais, tu le sais bien. Aussi avons-nous continués à entretenir notre mystère mutuel.

Mais je sais que tu savais tout de moi. Tu lisais en moi comme on le ferait dans un livre. Cela m’agaçait, car j’avais l’impression de ne pas valoir mieux que les brutes que tu fréquentais. De quoi te parlaient-ils, ceux-là ? De hauts faits d’armes ? De villages en flamme ? Quand je t’en parlais, tu ne faisais que rire.

 

J’étais affreusement, radicalement jaloux. Je ne te voulais que pour moi, et pour ma toile. Je te privais même à mes autres arts. Je me défendais d’écrire la moindre élégie sur toi, désormais. Je ne t’écrirais pas, ne te sculpterais pas. Parce que je te voulais sur ma toile, dans la figuration de ce mouvement parfait. Et rien que pour moi, mes seuls yeux.

Ma jalousie m’a rendu fou, mais tu m’as pardonné, non ?

Tu sais que je regrette atrocement ce qui s’est passé il y a quelques mois. J’aurais du être raisonnable, et te consacrer un amour pur et sans ressentiment. Mais je n’ai pas pu. Tu étais trop mystérieuse, trop étrangère, tu m’as repoussé avec une douceur qui s’est répandue dans mon cœur comme un poison.

Tu m’as simplement dit non en riant comme tu le faisais toujours. Tu as fini de me rendre fou, pour de vrai.

Le soir même, alors que je rêvassais, te maudissant puisque je t’aimais, assis sur la galerie au dessus des Casernes en regardant les guerriers maudits rentrer dans leurs baraquements puants de sueur et de bière froide, ils sont venus.

Trois brutes de la Guilde, habillés de cuir et faisant gonfler leurs gros muscles et leurs grosses veines pour éloigner la foule autour de moi.

Le plus grand des trois, un roux aux yeux gris, posa sa main graisseuse sur mon chevalet et me sourit. Mon regard filait vers mes affaires de peintures qu’il allait me falloir laver. Je me demandais ce qu’ils allaient faire, mais ils n’étaient pas venus pour moi. La Guilde, officiant à la place d’une armée trop occupée, menait une subtile enquête.

Petit, me fit le roux, tu es souvent là, toi…

Je viens peindre, répondis-je d’un air absent alors que mes pensées convergeaient déjà vers toi.

Ouais, fit l’autre. La Guilde est infiltrée par des espions.

Je ne le regardais pas en face, je l’écoutais à peine. En réalité, je regardais le deuxième, qui, du bout de son gourdin, s’amusait à soulever ma planche à dessin pour la pousser à la limite du déséquilibre.

On sait qu’une des espionnes vient de chez ces porcs de Ravios, ces chiens vendus à la cause des Chevaliers…

Là, tout s’est assemblé dans ma tête. Ta présence s’expliquait donc ainsi ? Tu me repoussais pour aller entretenir le feu de cette guerre ? Je ne l’ai pas supporté ! Tu n’étais plus ma belle étrangère si parfaite, tu n’étais soudain qu’un des pions de ce conflit avilissant. Tu te salissais pour livrer je ne sais quelles informations à ces sauvages. Tu ne valais soudain plus rien, tu étais au même niveau que ce sauvage qui retournait mes toiles du pied pour ricaner sur les esquisses de courbes féminines.

C’est une des filles qui viennent au casernes, mais on sait pas encore laquelle. Y’en a pas une qui te semble suspecte ? Du genre qui aurait des rendez-vous régulier, j’sais pas.. Tu saurais… Eh, machin, tu m’écoutes ?

J’ai regardé le rouquin avec des yeux fous. J’ai ouvert la bouche, de l’air en est sorti, et la haine et l’amour me submergeant, je t’ai vendue. Mon cœur s’est déchiré, je me voyais déjà brûler mes toiles et me pendre.

Elle s’appelle Lehyre. Elle vient ici tous les jours. Elle est arrivée en ville il y a quelques semaines. Elle vient d’une autre ville, et elle est ici à heure fixe. Je ne sais pas d’où elle vient.

Ouais, elle ressemble à quoi ?

Votre imbécile d’ami est en train d’écraser son portrait ! hurlai-je.

Le Guerrier me regarda avec des yeux ronds. Je lui fourrai le portrait dans la main, et, ramassant mes affaires à la hâte, je suis parti en grand fracas. Tout était fini. Je pouvais renoncer à toi, à ma perfection, et à ma vie.

 

Le lendemain, Lehyre, tu ne le sais peut-être pas mais j’avais prévu d’en finir. Nous nous sommes vus pour la dernière fois de l’autre côté de la galerie, au dessus de la rivière. J’avais prévu d’y mourir. J’avais investi auprès d’un marchand d’amertume et j’avais devant moi un petit godet plein de poison.

J’allais rédiger une dernière poésie, expliquant ma mort à mes rares relations, avaler le poison et me mêler aux eaux du fleuves. Peut être mon corps inerte serait convoyé vers les eaux si splendides du lac ? Ce serait une forme de fin honorable, pour un misérable tel que moi.

Car à cet instant, si je pensais que tu ne valais pas mieux que les Guerriers de la Guilde, moi je valais encore moins. J’étais un petit artiste névrosé, jaloux traître et meurtrier. Un moins que rien.

Je me penchais à la balustrade. Derrière moi, le soleil se levait sur le lac. Je ne me jugeais pas digne de regarder ce paysage somptueux à nouveau. Je regardais les eaux encore noires du fleuve. Lehyre ! Tu ne peux pas savoir comme je t’en voulais de hanter avec tant de douceur ton esprit. J’avais agi par jalousie… c’était moi qui était hors de ce monde… Même s’il te salissait, ce monde, Lehyre, ma Lehyre, je ne pouvais pas m’empêcher de t’aimer. Ton Ian allait mourir de honte et d’amour.

Une dernière fois, je regardais les eaux sales et noires. Ma main se porta en tremblant vers le godet mortel et c’est là que tu sauvas ma vie, après me l’avoir révélée.

J’entendis un bruit terrible dans la galerie. Des passants hurlèrent, deux étals s’écrasèrent avec fracas. Je me retournai, et je te vis.

J’ai immédiatement su ce qui allait se passer, tu sais. J’ai bien vu que ta robe écarlate serrée bougeait d’une manière particulière, alors que tu courrais comme une guerrière. Penchée en avant, élançant tes bras pour soutenir ton élan, le regard dur, un poignard ensanglanté à ta taille. Tes cheveux battaient ton dos, attachés de manière sévère et serrée. Lehyre ! Ta beauté se muait en force sauvage. J’ai eu une bouffée de haine pour ton apparence martiale et barbare, mais ta manière de bouger, j’y ai senti une incroyable perfection.

Derrière toi, les trois hommes de la veille courraient en ravageant tout ce qui n’étaient pas de pierre dans la galerie. Leurs épées rouillées volaient, fracassant le bois, épanchant la haine. J’eus un vague aperçu de ce qu’était une charge de la Guilde. Tu sais, ma chère Lehyre, je vais vivre ça dès demain, et nous seront des centaines.

Indomptable furie courant dans le levant.

Tu t’es approchée de moi en m’adressant un bref sourire. Tu avais quelques secondes d’avance sur les Barbaresques puants qui accouraient. Tu t’es brusquement arrêtée et tu t’es placée le dos contre la balustrade. Tes mots, ma Lehyre, tonnent encore en moi comme l’irréversible verdict de mon incapacité à périr sans t’avoir revue.

Regarde, mon bon Ian. Ce sera le mouvement parfait.

Ton incroyable saut demeurera en moi.

A Jamais.

Tu tourbillonnais sur toi-même comme un astre, tes bras enserrant ta taille et faisant virevolter avec perfection les plis de ta robe. Ton corps décrivait un arc de cercle parfait qui allait doucement, à la vitesse la plus lente possible fendre les eaux noires du fleuve dans lequel j’étais celui qui un instant plus tôt voulait plonger.

Je vis avec précision chaque minuscule petite image de se mouvement s’étendre dans mes yeux. C’était extraordinaire. Tu avais atteint la beauté absolue. J’étais un homme heureux, je pourrais peindre jusqu’à la fin. J’ai su immédiatement qu’il fallait que je te revoie, c’était l’évidence même. Je te peindrais un million de fois Lehyre, puisque je pouvais désormais t’associer au mouvement parfait.

Je nageais dans une béatitude absolue, quand tes poursuivants m’ont bousculé avec fracas. Ils sentaient la sueur et la graisse. L’un d’entre eux ne put s’arrêter et passa par dessus la balustrade. Il tomba lourdement dans les eaux sous les rires gras de ses compagnons. Il rejoignit la rive en barbotant. C’était celui qui avait joué avec mes toiles, la veille. Ils s’acharnaient donc décidément à détruire toute ma vie d’artiste, ces ignobles rustres.

T’as fait un sacré bout de plongeon, Godor ! s’écria le grand roux.

T’as des traces de la greluche, où tu prend juste ton bain de l’année ? demanda l’autre.

Aller vous faire foutre, meugla l’autre en essorant ses vêtements. De toutes façons, cette grognasse n’est pas prête de remettre les pieds ici.

Dommage ! Je lui aurai bien montré ma technique d’enquête pour les catins qui viennent nous espionner !

T’es même pas capable de pisser droit avec ton machin.

Bon allez faut quand même prévenir le chef !

De quoi ? Que t’en as une petite, tordue et vérolée ? éructa Godor depuis la berge du fleuve.

Ils éclatèrent de rire en se tapant dans le dos de manière bourrue et en lançant des cailloux à Godor. Juste pour s’amuser. D’ailleurs, même Godor riait… J’avais envie de les frapper pour qu’ils m’achèvent, mais l’envie de toi fut la plus forte.

Je leur demandai :

La… l’armée embauche toujours ?

Le roux se tourna vers moi et hocha la tête.

Ils fournissent pas d’équipement, mais ils prennent tout le monde. Il va y avoir une foutue attaque sur Ravios maintenant qu’on sait qu’ils sont passé du côté de ces gonzesses de Chevaliers. Faudra des gens pour… Eh, tu m’écoutes, petit gars ?

J’étais en train de ramasser mes affaires. Je vis que le roux piétinait ma serviette de toiles, sans vraiment s’en rendre compte. Je laissai tout ici, je vendis ce que j’avais chez moi, et comme je te l’ai dit, je me suis rendu à l’armée, qui m’a refoulé. J’ai essayé d’aller au Consulat de Sud-Brillant, qui m’a claqué la porte au nez. Alors j’ai fini à la Guilde, misérable dans mon vieil équipement de troisième main qui me faisait souffrir le martyr. Je n’avais plus que cela et un portrait de toi ma tendre douce et parfaite Lehyre. Je veux te revoir bouger.

 

Mon compagnon Barbaresque vient de s’endormir. Il appuie sa tête contre moi, comme si j’étais un édredon. Il bouge en dormant, et il grogne le nom de sa femme.

Je déteste cet endroit. Demain, nous déferlerons sur Forgeblanche, puis nous ferons une percée rapide jusqu’à Ravios, où, si j’ai bien compris, un commando est en train de saboter le pont-levis. Je ne veux qu’aller jusque là, jusqu’à Ravios et quitter toutes ces armes et t’emmener avec moi. Et je pourrais te peindre pendant toute l’éternité. Et petit à petit, l’image de cet Univers de la Guilde s’effacerait de mon esprit. J’oublierais les tortures des armures, j’oublierais les odeurs de sang et de transpiration, et même le vent salé de la Grande Lande, et les vapeurs de bières qui volent, même si l’on se place loin du chaudron autour duquel festoient quelques mercenaires Barbaresques.

Je finis par m’abandonner et je rêve de nous. Je revois chaque fragment d’instant de ton plongeon.

La nuit est terrible, mis à part ce doux rêve. La vie ici est intolérable. En plus des douleurs de la marche dues mon armure, il faut que je me contente pour récupérer d’une oreiller fait avec mon paquetage et d’une natte de paille donnée par la Guilde. Je me réveille encore plus meurtri et épuisé que la veille.

Autour de moi, les barbares s’agitent, s’échauffent, se promettent de ramener des têtes, des femmes, font des paris. Certains prient des dieux obscurs. D’autres encore se saoulent, espérant doper leur perception de la bataille, je pense.

Mon compagnon est accroupi, et tient son épée dressée devant lui. Voyant que je le regarde fixement, il me fait un pauvre sourire.

Je vais crever, moi, aujourd’hui.

Je ne répond pas. Je ne sais pas ce qu’il attend que je lui dise. Si tu ne veux pas mourir, alors rentre chez toi ! Puisque tu as une femme, va donc t’occuper d’elle, au lieu de traîner tes muscles de lutteur dans cette Lande qui va se couvrir de ton sang !

Mon épée est émoussée comme c’est pas permis, mon pote. Et je crois que je pourrais pas courir, mon pied me fait mal. J’peux pas me battre comme ça. J’vais y rester, j’en suis certain.

Alors restez là, lui dis-je d’un ton morne.

Pour me faire exécuter pour rupture de contrat ?

Il fallait rester avec votre femme.

Il me regarde. Nous pourrions certainement échanger des arguments pendant des heures, mais le cor Barbaresque retentit soudain. Tout le monde se dresse et regarde vers le Nord de la Lande. La garde minuscule du village de Forgeblanche tente le tout pour le tout et déboule vers nous. Nous sommes des centaines, ils ne sont que quelques poignées. Je vois des armures légères, des fourches, des glaives minuscules. Nous allons les tailler en pièce.

Les Barbaresques se ruent vers le petit groupe de défenseurs. Je suis entraîné par le mouvement à peine une seconde après avoir fini de m’équiper. Je ne veux pas y aller, Lehyre, pas devenir comme eux, mais on me pousse et me bouscule, je crois qu’un homme m’a donné un coup de pied pour que j’avance, et en deux temps trois mouvement, me voilà courant et grimaçant vers les pauvres miliciens. Je suis au milieu des cris et d’un coup c’est le choc, le chaos. Les cris de douleur et de haine, partout. Le sang qui gicle à gros bouillons comme on peut décharger sa haine sur une toile. Et tout ceci est réel. Ce chaos, cette totale aversion que je ressens envers eux est désormais poussée au paroxysme. Je voudrais balayer ces armées d’un geste pour fuir, t’enlever et demeurer seul avec toi.

On dit que les guerriers vivent et meurent seuls, prisonnier de ce que dicte leur bras. En tout cas, je crois que je suis le guerrier le plus seul qu’on puisse imaginer.

Avant que je ne me sois approché à moins de trois mètres de l’ennemi, tout est fini. Pas de surprise, les Barbaresques ont massacré les miliciens. La plupart sont démembrés, tordus au sol. Un seul demeure debout, le visage lacéré, une flèche dans le cœur, empalé sur une pique. Du sang s’écoule encore de ses blessures.

Un capitaine réclame le silence, qu’il obtient en donnant des coups dans le tas du plat de sa hache. Il désigne le cadavre empalé.

Quelqu’un sait écrire ?

Un ange passe. Au bout d’un moment, une armoire à glace lève la main.

Moi, mais seulement le Vérien, et seulement mon nom.

Il se fait bousculer par ses compagnons hilares. Je finis par leva la main, exaspéré par la bêtise de cette horde.

Toi Gringalet, tu sais écrire en Raviotien ?

On dit en Raviote, lui dis-je d’un ton sec en m’approchant.

Bon, alors fais comme que je te dis d’écrire.

Il me tend un bout de craie et une planche en bois et me dicte «  pour ces porcs imbéciles de Ravios : la Guilde a encore plein de piques. » et il éclate de rire.

Je me contente d’écrire «  Je suis désolé, Lehyre » et je dis que c’est fait. Il m’arrache la pancarte et la fourre dans la bouche du cadavre empalé, sous les rires bruyants de mes compagnons.

Les vagues espoirs que j’avais nourri sur l’esprit d’aventure et de franche camaraderie qui régnaient à la Guilde s’effondrent. Je suis vraiment perdu au fond d’un astre qui n’est pas le mien.

Après que les quelques hommes les plus belliqueux de la troupe aient pu cracher sur les cadavres refroidissant, nous prenons la route vers Forgeblanche.

 

Au bout de quelques minutes de marche, mon compagnon de la veille me retrouve pour mon malheur. Il me fait un grand sourire un peu tremblant et recommence à hurler, couvrant les bruits de bottes et de fers, et les hurlements même des autres Guerriers. J’ai été dur avec lui, mais on dirait qu’il ne m’en veut pas. Il n’a pas l’air de s’en souvenir.

C’est vrai que tu sais écrire alors ?

Oui. J’ai appris.

Caroline elle sait lire. C’est pratique pour, tu sais, les commandes, compter l’or.

Puis il m’agite son épée sous le nez. Elle est entière mais fendue à la base. Et elle sent la graisse humaine.

Tu vois ? Elle s’est fendue quand j’ai embroché un des types de la milice. J’ai un peu la trouille tu sais ?

Pensez au corps de celui dans le corps duquel votre épée se brisera ! m’entend-je lui rétorquer, aigre.

Ca sera pas de chance pour lui, ça fait super mal ! s’esclaffe-t-il en levant une jambe pour frapper son pied de fer.

Je le regarde hébété. C’est incompréhensible, Lehyre. Tu ne peux tout de même pas appartenir à cette horde de Barbare. C’est donc ça, l’esprit d’un Guerrier ? N’est-ce pas une vaste contradiction ? Ou y-a-t-il quelque chose que je n’arrive pas à saisir ? Un pan d’existence ou vivre et mourir comme eux est souhaitable et honorable ?

Mes réflexions sont interrompues par la cohue des premières lignes, si on admet que notre vaste meute ait des lignes.

Ils sont en train de charger en hurlant. Je remarque que devant, on voit quelques arbres et que les touffes d’herbes de la lande salée deviennent des prairies. Nous sommes à la Frontière. Devant nous, on voit la fumée de quelques huttes. C’est Forgeblanche.

Je voudrais ne pas te dire tout ce qui se passe, quand nous entrons dans le village.

Quand moi je parviens aux premières huttes, les dizaines de fous qui me précèdent ont déjà mis à feu et à sang la plupart des bâtiments.

Des villageois hagards marchent dans les rues, nus ou ensanglantés, fauchés par les épées qui volent au hasard. Le ciel devient rouge, les cris et les rires se mêlent. Une femme se fait violer devant tout le monde. Elle est à l’agonie et sera probablement morte quand le Barbare aura fait son office et froide quand ses amis en auront terminé.

Je me terre d’horreur contre un mur. Faites que ce ne soit qu’un rêve et que je n’ai pas à y participer. Faites que je ne sois en réalité qu’un des sujets immobiles des tableaux macabres que je peins pour dénoncer ces horreurs. Faites que je sois avec toi !

La seule chose qui me ramène à la raison, c’est une torche volante, à un mètre devant moi, qui s’écrase dans la chevelure d’une vieille femme.

Une seconde plus tard, j’entends les chefs de la Guilde crier pour obtenir le calme.

Nous laissons en plan les quelques survivants nous maudire et quitter les lieux. Les chefs nous ordonnent de raser tous les bâtiments et de les incendier. Je m’exécute avec les autres. Eux crient de joie, moi j’essaye de ne pas pleurer de rage.

 

A peine le village incendié et pillé, nous filons vers l’étape suivante de notre mission, de notre massacre. Pour moi, ça sera la dernière : nous arrivons à Ravios. Ton castel. Il te ressemble un peu : gracile et d’allure imprenable. Il semble que la place forte ne soit que militaire, je ne vois pas de ville aux alentours des remparts.

Je regarde distraitement les donjons aux cimes effilées en cuivre. Il y a quelques meurtrières vides, où qui ont l’air vides. Je rêve un peu, un monde s’esquisse comme à chaque fois que je regarde un bâtiment. Ta forme, peu à peu, se dessine derrière ces murs. Et une bourrade me ramène à la réalité. Mon compagnon à l’épée fendue.

Mon vieux, va falloir revenir sur terre. T’as entendu le chef ?

Bien sûr que non ! Comme si j’entendais ce que beugle ce porc avec ma marmite bouillante sur la tête. Et je n’ai aucune envie de l’écouter, pas plus que je n’ai envie que tu continues à me parler.

Il a dit que notre unité été sélectionnée pour prendre la chambre royale.

Je ne savais même pas que je faisais partie d’une unité. Mon compagnon me répète les instructions du chef, qui finissent de me fendre l’âme par leur subtilité.

Quand le pont-levis serait saboté par notre commando, nous n’aurions qu’à foncer en criant, droit devant sous une pluie de flèche, en espérant que les autres pourront neutraliser les gardes tandis que nous monterons les escaliers royaux pour faire rendre gorge au Roi de Ravios et à sa garde.

Investir une place aussi symbolique nous était en principe interdit, à la Guilde. Aussi, dès que le roi serait mort, nous devrons repartir. Au pire, nous serons repartis dans une heure. Une heure ! Lehyre, c’est le temps dont je dispose pour te retrouver, et disparaître avec toi, me retirer dans un désert et te peindre à jamais. Je jure que mon combat commence ici : je vais te soustraire à ce monde sale.

Je me surprends à y croire su fort que je serre mon épée. Moi, serrer une arme ! Mais vouloir te dérober au monde me donne toutes les énergies.

Nous nous arrêtons à une centaine de mètre des remparts. Une onde de silence s’écrase sur nous et traverse notre colonne. Au bout de quelques secondes, nous entendons des cris entre les créneaux. Des hommes hurlent des ordres. Je ne connais rien à la guerre, mais si nous restons ici, immobiles, nous allons nous faire balayer par des centaines de flèches.

Nous voyons des arbalètes jaillir entre les meurtrières et les créneaux. Une certaine tension règne parmi nous. Et si le commando n’était pas là ?

Une horrible pense me traverse. Si je meurs ici, je ne pourrais plus te revoir, Lehyre, plus te peindre, te penser, t’écrire, te lire ?

Un cri me glace le sang. Lentement, le pont-levis se détache de la porte de Ravios. Puis s’écrase dans un bruit de fracas monumental de notre côté des douves. Une brèche béante dans le château luxueux. Les chefs de la Guilde nous hurlent de charger, et je suis entraîné dans la masse alors que des carreaux commencent à me siffler aux oreilles. C’est mon premier vrai combat. Les deux autres n’étaient que des massacres. Ici, je risque ma vie, je risque de ne plus pouvoir te…

En entrant dans Ravios, je suis frappé de stupeur. Quelle incroyable, improbable, extraordinaire beauté ! J’ai à peine le temps d’entrevoir ces murs aux couleurs d’airain, ces chevaux grandiose, ces hommes en armure rutilantes et ce servantes aux robes d’éther. Et nous déboulons comme une marée puante dans cet enfer.

Des hommes nous font face. Je ne suis pas en première ligne. Devant moi, il y a une rangée de barbares dont mon compagnon, et encore devant, les plus valeureux soldats de la Guilde. Le contact se fait entre eux et les chevaliers de Ravios dans un bruit terrible d’armes et de corps s’entrechoquant. J’entends couler le sang, et un homme s’affaisse juste devant moi. Knördn, le vétéran se retourne vers nos deux rangées et se met à hurler.

Restez pas là ! On les retient. Filez dans la chambre du roi !

Il est manifeste qu’ils attendaient une attaque. Il y a des gardes partout. Mais ils ne s’attendaient pas à être trahi, et notre vague déferlante de guerriers destructeurs les prend de court.

Moi, mon compagnon et quelques autres courons vers les escaliers royaux, à quelques mètres devant nous. A chaque fois qu’un groupe déboule, un Barbaresque les retient. Bien vite, il n’y a plus que moi, mon compagnon et deux autres. Nous courrons dans de grands escaliers dégagés. En haut, la chambre du Roi, que deux hommes tentent de barricader.

Dans la cohue, les gueux courants, les soldats, partout, je te cherche du regard. Dès que je t’aurais trouvé, je quitterais ces rangs pour t’emmener ! Mais en attendant, j’avance, et je te cherche. Je suis si près, Lehyre, si près de mon but ! Je suis aux portes de ta demeure.

Un de nos compagnons prend à partie les deux gardes. Il en décapite un en hurlant. Des flots de sang se répandent sur son chignon blond. L’autre se défend mécaniquement en lui plantant son épée dans le ventre. Pas de chance pour le Barbaresque, il était torse nu. Le dernier geste de l’homme de la Guilde et se serrer son assassin par la taille et de se précipiter dans le vide. Ils s’écrasent trente mètre plus bas, et je réalise combien je suis haut.

D’un vague regard, je regarde la guerre d’en haut, mille fois plus réelle que dans mes tableaux et dans le spectacle de l’Allée Aux Casernes. Vu d’ici, ça ressemble juste à une indescriptible cohue grouillante, informe, sans âme, sans cohésion, sans art. La guerre, ça ne ressemble à rien. Et, vu d’ici, une horde de Guerrier ça n’est qu’un amalgame confus de fourmis nerveuses. C’est pour cela que le Guerrier doit être seul. Parce que dès qu’il s’accumule, s’amasse et se mêle, il devient une forme grotesque dont les agissements n’ont aucune signification.

Si j’étais un Dieu, Lehyre, je les disperserais d’un geste pour leur donner une forme, un mouvement cohérent. Pour qu’ils deviennent art.

Une fois de plus, quelques secondes de rêveries inutiles. Un homme sans tête inonde mes jambes de jets de sang de plus en plus lents et brefs. Mon compagnon à l’épée fêlée et l’autre viennent d’enfoncer la porte du Roi. Nous entrons en criant. Du moins je pense avoir crié aussi, ayant la ferme conviction qu’une fois passé cette porte, je te trouverais et deviendrais ton héros, t’enlevant vers un paradis créé à la force de notre volonté.

Mais tu n’es pas devant mes yeux. Je ne vois que trois personnages lourdement harnachés qui agitent des masses en protégeant un vieillard apeuré. Derrière, il y a des portes. Je suis certain que tu dois être là. Si tu es espionne et courtisane, tu dois être dans le palais, quelque part ! Je vais en finir avec cet endroit et te trouver.

Mon camarade et son voisin se battent avec ardeur contre les gardes du Roi. Un troisième se rue sur moi. Je ne parviens pas à distinguer quoi que ce soit dans son casque intégral. Est-ce qu’il me regarde avec haine ? Est-ce qu’il veut me tuer sincèrement ? Me prend-il pour un Barbaresque ? Je lève mon épée, et je bloque la masse d’arme. Une onde de douleur me parcourt le bras et je tombe en grimaçant.

Je vais mourir ?

Je crie ton nom en pensant que cela sera mon dernier mot. Mais mon agresseur se fige et se retourne. Mon compagnon vient de me sauver la vie, et son épée s’est brisée dans l’armure de mon agresseur. Dans ton armure, Lehyre. Tu abats ta masse dans son crâne qui expire en silence. Bizarrement, son pied de métal se tord un peu, et tu te retournes vers moi.

Ton casque est tombé, guerrière. Tes cheveux se déroulent sur ton armure. Tu te vides de ton sang sacré sur moi. Tu me fais un petit sourire. Tu t’agenouilles. Tu me prends par la main. Je suis sans forces à un point tel que je me laisse entraîner par toi, mourante. Derrière moi, le Seigneur de Ravios meurt en criant, embroché par le survivant de notre escouade.

Tu m’entraîne jusqu’au bord des escaliers. Tu poses un pied sur la rambarde. Je comprends immédiatement.

Mon Bon Ian, maintenant tu va devoir affronter ce triste univers tout seul.

Tu refais exactement le même saut. Pour la seconde fois, chaque étape de ton mouvement se déroule devant mes yeux, souligné par un arc de sang qui se forme alors que tu disparais vers l’informe cohue dans la cour de Ravios.

Tu es engloutie, ma Lehyre à la forme parfaite, essentielle monade absorbée par cet agrégat barbare.

 

Maintenant, je suis tout seul. Je suis tout seul.

Je suis tout seul au milieu d’une foule, sans toi, sans plus jamais toi. Je suis accroupi, et je tiens mon épée devant moi, droite. Elle est fendue. J’ai du l’ébrécher contre ta masse.

Un étrange sourire éclaire mon visage.

Au bout d’un temps, un gros lard me tape sur l’épaule. Nous allons bientôt lever le camp, et commencer notre incursion à Sud-Radieux.

Que fais-tu, Guerrier ?

Je vais crever, moi, aujourd’hui.

Maigre hommage à mon sauveur. Je ne pense pas que je parlerais à nouveau. Au mieux, un cri s’échappera de moi, comme un trop plein d’air saisissant sa dernière chance.

Ou peut-être que je dirais ton nom.

 

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