Ça a l’air nul #7 : Amour sur place ou à emporter ?

Avant toute chose, il faut que j’explique comment je me suis retrouvé dans une salle obscure à regarder un des pires films de ma vie. Il faut savoir que le dimanche, je petit-déjeune en regardant des tas de bande-annonce sur allociné. En ce qui concerne les films français, comme les bande-annonces durent trois minutes et racontent le film dans l’ordre chronologique, il n’y a souvent pas besoin de plus. Rarement, une bande annonce de comédie me semble marrante et, encore plus rarement, le cinéma du coin la diffuse. J’avais envie de me faire un après-midi sans cerveau et d’enchaîner un film rigolo avec Godzilla.

Il s’avère que la bande-annonce du film dont nous allons parler n’était pas spécialement déshonorante (ça sentait la connerie, mais j’avais vu pire).

C’est quoi ?

Une pièce de théâtre de boulevard avec deux anciens du Jamel Comedy Club et le doux patronage de Fabrice “Blackbuster” Eboué  transformée à la va-vite en long métrage par exactement la même équipe qui s’occupait de la pièce parce que c’est bien connu : le théâtre et le cinéma, c’est exactement le même travail.

A noter que la pièce de théâtre est elle-même suédée par d’autres comédiens, maintenant.

De Quoi ça parle ?

Amour sur place ou à emporter : Photo Amelle Chahbi, Noom Diawara
Avec ou sans placement de produit ?

La bande annonce vendait à peu près la chose suivante : un noir se met en couple avec une arabe, d’où tout un tas de quiproquos ethniques sur fond de comédie romantique à petit budget. En pratique, la question de la différence de culture est très vite reléguée au rang de background assez gênant (les noirs ont des grosses bites polygames et les arabes sont des terroristes cupides).

A la place, on a un film qui arrive à cumuler toutes les tares possibles et imaginables. Le propos, d’abord, frappe par son sexisme permanent et dérangeant. On a droit à une tirade sur le fait que c’est super drôle (et nécessaire) de battre les femmes quand elles parlent trop, que les filles qui couchent avec beaucoup de garçons sont des traînées, que les mecs peuvent absolument pas passer trois semaines sans baiser sous peine de devenir des bêtes sauvages, et j’en passe (y’en a a peu près une par minute). Et on ne se prive pas pour rappeler sans arrêt qu’il faut “être un vrai bonhomme” (posture de chevalier blanc, draguer comme un relou, être jaloux, possessif, payer les repas, etc). Mais, croyez-moi, c’est loin d’être le seul problème du film (juste le plus voyant).

Jouer avec les stéréotypes culturels, ça demande un sacré talent, ne serait-ce que pour arriver à les dépasser, les déconstruire ou dire quelque chose dessus. De nombreux films français ont déjà parfaitement réussi à le faire, arrivant à casser la représentation essentialiste pour aller vers une construction multiple de l’individu (Le Nom des Gens, les Arrivants, L’Esquive, etc etc). Là, on en est loin, on patauge plutôt dans l’humour colonial (le blanc est ridicule et ne sait pas danser, le noir court vite et n’aime pas travailler, le chinois est veule, l’arabe pose des bombes …) sans jamais en sortir, comme si les comédiens/auteurs trouvaient que c’était le summum du lol ethnique de dire “les noirs ont de grosses narines” dans un film en 2014. Ca marche peut-être bien sur une scène de stand-up, mais sur 1h30 de film, c’est vraiment, vraiment léger. Et quand l’humour ne porte pas sur la grosse teub de ces sacrés bon vieux cannibales ou la propension à voler de nos chers Gris, on se vautre dans le néant absolu du gag à la Poiré : poke sur les fesses des danseuses, chiens qui niquent, bagarre dans une boîte de nuit MAIS HEY C’EST SUPER DROLE ! Des chiens qui niquent, on vous dit !

Au-delà du cacheton : Fabrice Eboué qui fait camion pouet-pouet à des culs.

Et le discours du film n’est peut-être même pas le principal défaut de “Amour sur Place ou à Emporter”. Après tout, un film peut avoir un propos assez douteux et une exécution brillante. Les américains sont assez forts pour ça. Prenez une série B comme “What to Expect When You’re Expectingavec son gros sous-texte pro-life et sa grossesse présentée comme un chemin de souffrance quasi mystique : je me suis marré tout du long. Acteurs dans les rails, exécution parfaite : ça marche à peu près. Pour la simple et bonne raison que la Rom-Com formatée, les yankees et les rosbeefs savent le faire et calibrer ça au millimètre près.

Là, on est face à une construction ultra bancale, qui ne souffre pas de temps morts mais plutôt d’une absence de temps vivant. Le montage est effectué à la tronçonneuse, la direction des acteurs inexistante (c’est un peu risqué de s’auto-diriger, faut croire), tout traîne en longueur, les dialogues sonnent aussi faux que les décors, la lumière, la musique, le cadrage, tout est du niveau d’un sous téléfilm de la TNT, et baigne dans ce cancer du cinéma français qu’est le “tiens c’est adapté d’une pièce de théâtre alors on va filmer ça comme du théâtre : sans mise en scène, sans mouvements de caméras, sans rien”. L’approximatif porté en art de vivre. Ça m’avait déjà gonflé dans le sacrosaint Prénom, qui avait au moins le mérite d’un script un cran au-dessus de cette mélasse.

Featuring des gens comme Nader Boussandel, qui ont toujours le nez pour se retrouver dans le bas du panier des films français.

Pour rajouter encore un petit pompom dans la tragédie, le film est probablement ce qui se fait de plus dégueulassement dégueulasse en terme de placement de produits. A moitié tourné chez un célèbre marchand de café dans des gobelets trop grands dont le nom sera cité au moins 150 fois, le film alterne les interminables plans de coupe sur des publicités sans rapport particulier avec l’intrigue, utilise toute une scène d’habillage pré-coïtal à citer nommément des marques de fringues, et fera détailler, prix et contenu à l’appui, toute la carte d’un Hippopotamus pour bien te dire à quel point on mange bien chez Hippopotamus et que chez Hippopotamus, tu as un repas dès 7€90 et que même si tu prends des trucs très cher chez Hippopotamus comme du champagne servi par un sommelier (on est comme ça chez Hippopotamus), tu t’en sors pour à peine 80€, wow, super soirée chez Hippopotamus. Si vous ne saviez pas avant ce paragraphe ce qu’est un placement de produit, je pense que maintenant, c’est plus clair.

Le film creuse du début à la fin sans discontinuer, le final atteignant un summum de gloire avec une “morale” complètement dérangeante : le “méchant” du film est licencié… Pour rien (pire que ça : pour avoir aimablement accompagné les parents de l’héroïne au théâtre !). Le héros se comporte comme une merde de bout en bout et finit récompensé. Quand à l’héroïne, elle n’affronte aucun de ses problèmes et voit sa grand-mère tout résoudre par magie. Belles leçons de vie.

Grosse ambiance au Cap d’Agde.

Mais alors, est-ce qu’il y a quelque chose à sauver ?

Deux scènes avec Biyouna (mais qu’allait-elle faire dans cette galère ?). Même quand on lui fait jouer n’importe quoi, elle occupe l’intégralité de l’espace avec brio, éclipsant tout le reste du casting (dommage qu’elle n’ait que deux minutes à l’écran à tout casser).

Une scène un peu rigolote dans un château gonflable.

Une scène rigolote avec les parents des héros (mais elle est dans la bande-annonce, vous déplacez pas).

Et c’est tout.

95% des blagues correctes sont contenues dans le trailer. Chapeau au monteur qui arrive presque à vendre un film qui tient la route en concentrant tout ce qu’il y a à sauver en à peine une minute.

A noter aussi un personnage de femme-objet-tentatrice-pute-bisexuelle qui ferait sans doute exploser un male gaze detector à un bon milliard d’années lumières de distance.

 

Alors, est-ce que c’est nul ?

Vous restarbuksterez bien un peu de starbucks avec votre starbucks ?

Vous l’aurez compris, on est au-delà du nul, dans une dimension étrange et hostile où les concepts de navets et de nanars n’ont plus cours, tout ayant été avalé par cette heure et demie de néant cinématographique absolu et d’insulte violente au genre humain.
Plutôt que d’essayer de comprendre comment une telle bouse de vache a pu être chiée par des gens au demeurant pas dénués de talent, essayons de comprendre qui a rendu tout ceci possible et faire un truc un peu plus long que d’habitude pour conclure.
Le passage d’une pièce de théâtre pouet-pouet à une comédie romantique est tout sauf évident, même quand il s’agit d’une pièce qui a joué pendant des mois et des mois à guichet fermé par des acteurs dont le talent scénique ne semble pas trop faire débat (jamais été très client de l’humour Jamel, m’enfin c’est une question de goût).

Les coupables ? C’est quand même un peu facile, inspecteur Falcam.

Amour sur place ou à emporter, ce n’est pas seulement la “faute” d’Amelle Chahbi et Noom Diawara (Réalisateurs/acteurs/auteurs adaptés). Eux, ils ont écrit une pièce (a priori bonne si j’en crois les critiques). C’est leur travail. Ils ne sont pas monteurs, réalisateurs ou producteurs de métier.

Derrière ce naufrage, il y a avant tout un scénariste-adaptateur nommé Matt Alexander, nom de plume (très con) d’un duo de joyeux drilles responsables de merveilleux chef d’oeuvres comme le Boulet, Samouraïs et Double Zéro :ça partait mal.
Mais il y a surtout un “célèbre” duo de producteurs qui hantent avec insistance le portefueille des mauvais films français (et quelques bons, aussi) : Cyril Colbeau-Justin et Jean-Baptiste Dupont (je sais, on dirait pas des vrais noms). Responsables de la production d’une flopée de péloches à la noix ces dix dernières années, comme RTT, Disco, Cliente, Holywoo, Boule et Bill, Ce soir je dors chez toi, Cloclo, Situation Amoureuse : C’est Compliqué ou Qui a re-tué Pamela Rose, ils ont aussi leur côté “respectable” avec des co-financements sur Les garçons et Guillaume à Table ou sur 36 Quai des Orfèvres.

En fait, si tu n’as pas aimé Hollywoo, c’est plutôt à eux qu’il faut écrire.

Des gens habitués à financer n’importe quoi via leur société LGM production, s’il y a une tête d’affiche bankable et que le propos ne bouscule pas trop les conventions sociales.

On parle ici d’un film qui aurait coûté, hors-promo, 4 million d’euros. Ces 4 millions d’euros ne viennent pas entièrement de ces coquins de chez LGM, mais d’un peu partout de la mafia famille des pourvoyeurs de thune du cinoche : Gaumont (également distributeurs), Canal + (“normal”), Orange Cinema Series (et donc ton abonnement à la télévision toi qui aime regarder GoT sans passer par ton cousin américain qui t’envoie les VHS), et, c’est là qu’on commence à rigoler, la Région Ile-de-France et l’ACSE.

Presque jusqu’à la fin du générique, on pourrait penser que toute cette bouillabaisse n’a pas été financée par le contribuable. Mais si, la Région Ile-de-France a mis la main au porte monnaie pour que nous ayons la chance de voir Fabrice Eboué mettre son doigt dans les fesses d’une actrice en criant “Starbucks Starbucks” (vous seriez étonné de voir à quel point j’exagère peu).

Coucou ?

Reste l’ACSE (stands for Agence nationale pour la cohésion sociale et l’égalité des chances, donc, excusez du peu). Vous ne connaissez probablement pas, c’est un Comité Théodule créé sous Sarko en 2006. Supposée “Contribuer à des actions en faveur des personnes rencontrant des difficultés d’insertion sociale ou professionnelle”, cette agence n’était pas spécialement supposée devenir une machine à subvention. En, pratique, il semble qu’elle ait autant été une machine à recevoir des fonds de l’UE qu’une machine à distribuer du blé à n’importe quel projet artistique “favorisant la diversité” au cours de son histoire mouvementée à base de changements d’objectifs constants et de direction-siège éjectable (sauras-tu deviner quelle ancienne ministre slash ancienne chroniqueuse Canal + l’a présidée ?).
Là ou ça devient fun, c’est quand on épluche un peu le dispositif “Commission Image de la Diversité”. Co-géré par le CNC (donc tes impôts ET ta place de ciné), ce dispositif est soumis à un certain nombre de critères qualitatifs. En gros, il faut présenter “les quartiers” sous un jour favorable et “réaliste”, privilégier un “regard sensible et singulier” et j’en passe. Vous lirez vous-même sur le site.
Je rappelle qu’en l’occurence, on est face à un film dont le pinnacle de l’humour est de faire dire à un prof de danse noir “tu as un beau uc* pour pour une blanche”. Je vous renvoie au reste de la chronique 🙂

Dans la liste des films co-financés par ce dispositif, beaucoup de documentaires, de courts-métrages, etc. aux thématiques diverses. Des œuvres qui, on le sait, ne vivent que du subventionnement public ou presque. Why not.
Mais on trouve aussi des gens qui n’avaient probablement pas besoin d’un gros chèque d’une agence de l’Etat pour boucler leur projet, comme Vénus Noire de Kéchiche ou Hors-la-Loi de Bouchareb. Là encore, why not, les films entrant sans doute pleinement dans le cahier des charges.

La présence de la série animée Foot 2 Rue, de 600 kilos d’or pur, d’un documentaire sur Smaïn ou d’un autre sur Hervé Bourges ? Heu… Oui heu je…

Ou encore celle de “Il reste du jambon ?”. Là j’avoue que je commence à être un peu à court de heu… mais passons.

Dans cette liste, on trouve surtout un nanar intersidéral, à peu près du niveau de “Amour sur place ou à emporter” j’ai nommé De l’Huile sur le Feu. C’est un film que j’ai vu, avec deux personnes très différentes de moi (goûts complémentaires, et tout et tout) et dont nous avons regardé l’intégralité juste pour savoir jusqu’où ça allait devenir atrocement naze, aucun des trois n’ayant trouvé la moindre once de quoi que ce soit à sauver là-dedans.

Je vous le pitche en deux secondes : Un kebab se bat contre un lestaulang tinois (à prononcer avec les yeux les plus bridés possible). Il y a des gens qui crient, des gags à base de chute, des travestis qui chantent, des blagues sur le karaté, et une scène bizarre ou les Kaïra entrent en criant dans le kebab (LOL UN NAIN QUI CRIE). Une merde comme on en fait plus depuis les Charlots et Topaloff, avec des blagues sur le riz et la viande hallal en prime (slogan du film “ça va se friter”, quand même).

l’ACSE, qui lâche entre 100 000 et 300 000€ de subventions tous les trimestres à des projets assez divers, certains il est vrai de grande qualité (je passe sur les “bons” trucs subventionnés par l’agence, mais y’en a plein), semble être particulièrement peu regardante sur ses propres critères. Pour peu que votre cast soit essentiellement composé de minorités ethniques, peu importe que le film soit sexiste, raciste, filmé avec la raie du cul, caricatural et mal joué, vous aurez vos biftons.

HÉ OUAIS, TES IMPÔTS.

Difficile de dire combien chacun des sponsors, subventionneurs et producteurs ont apporté. Le milieu du cinéma ne brille pas, comme vous le savez, par sa transparence. On peut simplement déduire de la présence de l’ASCE sur l’affiche du film qu’ils ont filé un chèque supérieur à 15 000€ (seuil au delà duquel le logo est obligatoire).

Cet article étant déjà trop long, je vais m’arrêter là (un peu comme l’ACSE, qui sera dissoute à la fin de l’année pour être absorbée, avec des tas d’autres commissions semi-fantômes, dans une grosse entité un peu plus costaude nommé CGET, histoire d’économiser sur le structurel).

Simplement, je suis très loin d’être contre le principe des subventions ou de “l’exception culturelle”. Je pense même, en sale gauchiste pourri, que c’est une des raisons pour lesquelles ont a un cinéma relativement dynamique (en nombre de productions, je vais éviter de me prononcer sur la qualité). Mais l’opacité globale du système et son invraisemblable capacité à me faire indirectement payer pour que quelqu’un puisse filmer un gag à base de chien qui niquent devant une publicité pour une BMW et se faire de la thune avec…Je crois que ça va pas être possible.

Sinon, Godzilla, c’était pas mal.

* Vous voyez ce que je veux dire par verlan ringard ?

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