Des lecteurs de BD pris en otage aux intermittents du train : merci pour le Tao (non réflexion sur le Jihad en Irak)

Prenons un problème simple. L’Armée Magique d’Al Qaeda Islamique du Califat au Levant Ex Plus Alpha. C’est un problème, qui sommes toute, a l’air simple, et est présenté comme simple dans la plupart des médias « rapides » (hebdos, JT, bulletins radio, presse online…), et, du coup, dans le discours public.

C’est facile : il y a les gentils (Les civils et l’armée Irakienne), les méchants (Les islamistes, Nouri Al Maliki). Un tas de méchants qui vont de l’ouest vers l’est. C’est facile, c’est propre, on a plus qu’à se positionner sur la jauge de l’ingérence : oui, non merde, avec ou sans drone, avec ou sans les américains, avec ou sans patates, tout ça.

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Bon, bien sûr, le problème possède une dimension ethnico-religieuse.

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Ah ouais et le truc, c’est que cette dimension ethnico religieuse est compliquée par des données géopolitiques complexes.

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Ah non mais là ou ça devient super drôle, c’est qu’en plus de ça, les gentils, en fait avant d’être les gentils, ils étaient quand même une sacré bande d’oppresseurs corrompus.

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C’est un joyeux bordel. Si on sort un peu le bec de la cuvette des toilettes, il n’est pas très difficile de se faire une vue à peu près claire de ce qui se passe en Irak. C’est effroyablement compliqué, m’enfin, on peut s’en sortir.

Bizarrement, ça semble plus flou sur la question des mouvements sociaux en France, question a priori moins inextricables. Je crois que de ma vie, je n’ai jamais vu des mouvements sociaux aussi mal relayés par les médias, et des avis aussi tranchés du café du commerce sur la question. C’est simple, tout le monde hurle et fait woot woot dans tous les sens, comme si ces différents problèmes étaient aussi simples à gérer qu’un conflit Rastapopoulos/Tintin.

Nous ne devrions pas, je pense, nous faire un avis à l’estomac, mais un avis qui prend en considération les différents aspects d’un problème (c’est exactement ce qu’on apprends à faire à la maternelle, normalement). Je sais que ce n’est pas possible, car pour une raison triste inhérente à la médiocrité qui nous tient lieu de non-culture nationale du débat, celui qui gagne est toujours celui qui chie le plus gros tas.

Qu’on soit en accord ou en accord avec ces luttes sociales, ce sont des problèmes dont les aspects sont multiples.

La Grève des Trains, c’est pas juste « Pour faire chier les gens salauds de cheminots preneurs d’otage » vs « le noble syndicaliste qui va se battre pour créer le paradis sur rails contre le méchant marché ». En fait, c’est plus compliqué et au fond de vous, vous le savez très bien (et même si les représentants des deux camps vous semblent idiots, vous le savez très bien). A la base, il y a la préparation de la libéralisation du rail, qui nécessite fatalement d’avoir des structures aux reins solides. Une de solutions retenues et de faire fusionner les différentes entités liées aux trains (vous vous renseignerez vous même). Donc de fusionner des entités aux statuts différents dont les employés ont des statuts différents.
En fait, si vous ne comprenez pas la phrase suivante :  « Ce texte prévoit une organisation complexe avec à sa tête un établissement public à caractère industriel (Epic) nommé SNCF. Cet Epic de tête, dit encore Epic « mère », chapeautera deux Epic « filles »: « SNCF Mobilités », soit l’actuelle SNCF, qui exploitera les trains et « SNCF Réseau », l’actuel Réseau ferré de France (RFF) qui gère l’infrastructure avec SNCF Infra. »* Alors vous ne devriez probablement pas avoir d’avis définitif sur la grève.
Ce qui est à peu près sûr, c’est que le train va être libéralisé. Vous avez le droit de trouver ça scandaleux, mais comme je disais, une médaille a toujours deux côtés. La libéralisation, elle émane d’un Parlement Européen élu par 30% des électeurs, et c’est pas les plus flower-power qui vont en masse aux urnes.
Ah ouais mais y’a qu’à se barrer de cette Europe de merde, me souffle-t-on. Oui, c’est sûr, et dévaluer la monnaie, et s’asseoir sur Erasmus, et sur le financement de ton autoroute, etc etc. Il n’y a que les enfants de trois ans qui devraient pouvoir penser que quelque chose d’aussi effroyablement complexe que l’UE n’a que des aspects négatifs. Quelqu’un qui essaye de vous faire gober ça est probablement ou fou, ou en train de vous prendre pour un con.
Une des raisons pour lesquelles j’aime bien les jeux de Paradox Interactive (mettons Crusader’s King II, tiens), c’est sur leur notion de conséquence des actes (les vrais jouent en Iron Man), et l’idée que la plupart des décisions sont, de toutes façons, porteuses de backlash plus ou moins violent.

D’ailleurs, c’est difficile de considérer que l’histoire de la Réforme des Retraites Complémentaires des Auteurs ne participe pas d’une même complexité. Pourtant, là aussi c’est facile : il y a encore une fois des gentils (qui font leurs petits mickeys dans leur coin en étant mal payés) et les méchants (ministres, éditeurs qui payent pas assez, vieux dessinateurs riches). Je suis moi-même auteur (mais je ne suis pas directement concerné, car ce n’est pas mon métier). L’amputation de 8% d’un coup des revenus d’un auteur, dans un contexte de précarité globale, est sans doute une violence terrible (quand la plupart des auteurs vivent sous le seuil de pauvreté).
Mais on interroge trop peu les conséquences de cette paupérisation. Le réflexe est de montrer les dents vis à vis de l’éditeur, ou des différents salauds qui prennent leur marge, ou des méchants lecteurs qui font que lire des scantrads, ou du méchant numérique.
Hm. Admettons. Mais on a trop peu pratiqué de la pratique du forfait dans le monde de la BD, qui est une des causes de la paupérisation/spéculation sur le travail des auteurs. On a trop peu parlé de la situation économique globale du marché, de la concentration éditoriale, des énormes disparités entre l’édition indépendante et l’édition de groupe, du fait que le nombre de parution a été multiplié par deux en vingt ans. Le lectorat n’a lui, pas été multiplié par deux. Pour la seule bande dessinée, on a un triplement de la production depuis quinze ans. Le reste, vous le connaissez : hausse de la TVA et des matières premières, paupérisation du client, manque de rentabilité de l’activité de libraire, et bla et bla.
Je vais jouer au mégatroll, mais il ne semble pas a priori fou de penser que dans un contexte aussi merdique, on veuille créer une sécurité pour la retraite des gens assez dingues pour avoir choisi pour activité principale : auteur.
On a beaucoup trop peu parlé, dans tous les récents débats sur les inégalités frappant les femmes, de la question de l’intersectionnalité (idée qui me plait énormément). Il me semble qu’un problème aussi complexe que la paupérisation des auteurs ne peut être pris que dans un ensemble plus vaste qui ne se résume pas au calcul de leur retraite mais à un ensemble dense de facteurs complexes.
L’auteur de Garulfo l’a très bien expliqué quand il a claqué la porte. Larcenet aussi, d’une certains façon, quand il arrête son blog à force de le voir déconsidéré par ses propres lecteurs. Ce billet, aussi, apporte un point de vue intéressant.

Attention, je ne dis pas qu’il ne faut pas avoir d’avis sur cette question. J’en ai un, d’ailleurs, et, en la matière, il penche plutôt très fort du côté des auteurs vivant de leur plume. Mais je crois qu’un avis doit toujours s’appuyer sur quelque chose de plus élaboré que des gens qui beuglent sur twitter ou sur des pétitions « SIGNEZ SINON TOUS LES AUTEURS VONT MOURIR (et ta mère avec) ». Les mêmes qui ricanaient quand Sarkozy défendait Hadopi en disant que « sans Hadopi, il n’y aurait plus de cinéma ».

Je vais volontairement être bref sur la question des intermittents, tiens. Fainéants de privilégiés ou Paladins de la culture ? On aura, en fait, jamais le débat sur la question, puisque personne ne veut l’avoir (et que la plupart des gens à qui j’en ai parlé n’ont, au fond, qu’une idée extrêmement floue de ce que recouvre ce régime d’indemnisation chômage**). J’entendais il y a peu Torreton s’exprimer sur la question. Quand on lui demandait si le vrai problème n’était pas non pas l’existence de son statut mais son détournement, on a quand même senti un moment de flottement. Quand à Handsome Jack qui a carrément balancé en direct, on a tout simplement fait comme s’il n’avait pas posé la question.
Si demain, le régime de l’intermittence tel qu’on le connaît disparaissait, ça serait un joyeux bordel, vu l’abus massif et ahurissant qui en est fait par les sociétés de production qui ont massivement transformé des emplois permanents en emplois temporaires semi-financés par le contribuable.
On commence à entendre parler d’une « remise à plat du régime ». En terme politique, ça veut dire : « on va mettre ça dans un dossier, le dossier dans un tiroir, le tiroir dans une bétonnière, et le béton dans le 50è sous-sol d’un site non répertorié ».
Pourtant, c’est probablement pas une idée idiote. J’imagine qu’on sait tous confusément qu’il faudrait repartir de 0 et essayer de comprendre comment on en est arrivé à un tel souk, dont l’intention initiale était assez différente (on était dans les années 40, et il fallait trouver un moyen de débaucher du personnel pour le cinéma sur des périodes de temps assez brèves).

Bon.
C’est de la méthodo à la con d’ex étudiant en info-com/partiel de notes de synthèses, mais on devrait toujours se poser trois question vis à vis de problèmes de cet ordre :

1) Quels sont les arguments des différents camps ?
2) D’où sortent les sources avancées (de mon cul et de MS Paint ne comptent pas), et, si possible, est-ce que les sources comprennent elles-mêmes de quoi elle parlent (en gros, est ce que ce micro-économiste n’est pas en train de me parler de macro-économie, enfin, vous voyez le trip) ?
3) Quel est mon propre biais (opinions personnelles, entourage, pression des pairs, fatigue, incompréhension, incompétence***) , et à quel point il déforme ma perception des faits ?

Il devrait être interdit d’énoncer des opinions sans être passé par les étapes 1, 2, 3 sous peine d’être abattu d’une balle dans la nuque. J’ai raison parce que vous êtes sur mon site et que les arguments d’autorité ont le mérite d’être littéralement irréfutables. En attendant, je vous offre ça :

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* Je ne la comprends pas.
** Et franchement je suis pas certain de tout bien saisir moi-même.
*** Qui n’est pas un gros mot. Je m’estime profondément incompétent sur la question de l’équilibre des régimes de retraite et le statut des agents de RFF, hein.

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