De jeunes auteurs Mödernes 1/5 : Tout le monde saura qu’il est super con.

(Salut à tous, voilà une série de papiers que j’improvise un peu au fur et à mesure de réflexions sur mon propre travail d’auteur débutant dans un XXIè siècle bizarre et sur la condition du milieu vu de différentes perspectives. Ce n’est pas forcément très rangé ni organisé, désolé)

Il y a quelques temps, j’ai lu un livre qui m’a vraiment retourné. Probablement une de mes meilleurs lectures des années 2010. Je ne dirais pas de quel livre il est question, et vous allez comprendre pourquoi (et vous ne le saurez jamais, et c’est pas la peine de demander). J’ai déjà dit à tous les gens que j’aimais qu’il fallait l’acheter, de toutes façons. Comme le livre n’est pas très connu et que l’auteur est un tout jeune écrivain, comme moi (parce que dans le milieu des lettres, tu es jeune jusqu’à 60 ans à peu près), c’est normal, j’avais envie de diffuser l’info et d’en savoir plus sur l’auteur.
Il y a dix ou quinze ans, pour en savoir plus sur l’auteur, j’aurais du me fier à ce qu’il racontait sur sa page Myspace, ou Infonie ou Mygale, lui envoyer un mail, aller dans une convention où il aurait été invité pour l’écouter parler, où attendre patiemment une dédicace dans une zone accessible géographiquement. Autant dire que si l’auteur avait voulu que je ne sache jamais rien de lui, c’était facile. Encore avant, il y a mettons 20 ans, il ne serait probablement resté pour moi qu’un nom sur une couverture.

Ça a beaucoup changé.

Comme beaucoup (la plupart de ceux que je connais et même ceux qui n’aiment pas ça), l’auteur, mettons qu’il ou elle se nomme &!!!))* est d’un abord facile. Page FB d’auteur ouverte, accepte toutes les demandes d’amis, 15 tweets/jours, répond aux MP : &!!!)) joue le jeu du social obligatoire. A mon avis, le social ne génère pas tant de ventes que ça. Mais vous savez ce que c’est : difficile d’envoyer chier tel blogueur qui reçoit des SP et qui a 300 lecteurs/jour, difficile de snobber M.bidule des éditions trucs, etc etc. Le milieu est petit, et on passe vite pour un reclus asocial. Beaucoup jouent le jeu, et y passent beaucoup de temps.
C’est normal : il y a une offre pléthorique en littérature. Comment exister ? Soit on est backé par un moyen/gros éditeur qui va organiser une tournée média importante, soit on est dans les 98% d’autres cas, et bon gré mal gré, il faut bien faire ça tout seul. (moi j’ai eu du pot sur mon premier livre :p)
Certains aiment d’ailleurs peut-être juste les gens.
Je suis persuadé que mes super commentaires rigolos sur Facebook n’ont pas généré une vente de quoi que ce soit probablement même pas de téléchargements de fanzines gratuits et tout. C’est mon côté dubitatif face au marketting qui parle.

Bref : &!!!)), comme tout le monde, est « facile d’accès ».
Il est super con.

Son livre est parfaitement bien écrit, encore une fois, la claque, tant en terme de style que d’intrigue que de souffle.
Mais clairement, il est super con. Ça se voit un peu beaucoup quand il s’exprime. Ce n’est pas le seul auteur super con dont j’aime la prose. Ajoutez les musiciens, les acteurs, et les autres : j’aime une énorme galerie de triste sires.
J’imagine d’ailleurs que, dans mes 500 amis FB et les gens que je croise à droite à gauche, une vaste proportion de gens ME trouvent super con.

Clairement, avant, ils n’en auraient jamais rien su, et ça n’aurait eu aucune influence. Il y a encore quelques années, « ce que pense un auteur » ne concernait pas le lecteur. Bien sûr, les stars du livre, ceux qui sont écoutés, invités partout, etc, on savait déjà. On sait que Stephen King est un Eléphant et Glen Cook un âne, ils en ont jamais fait mystère. Frank Miller est proche de l’extrême droite, Norman Spinrad est proche de l’extrême-gauche : ils font partie des 2% que j’évoquais au début. Il n’y a, disons le tout net, aucun intérêt à savoir que &!!!)) pense que les bonnes femmes devraient retourner à la cuisine ou que les voleurs de pommes devraient être torturés à Abu Grahib et qu’il nous faudrait une bonne guerre et qu’on était pas si mal que ça en 40.
Ça n’a, littérairement, aucun intérêt, et son livre est très éloigné de toutes les conneries qu’il raconte par ailleurs.

Je suis intimement persuadé que toute oeuvre de fiction est personnelle mais que paradoxalement, il n’y a pas de mélange à faire entre un texte et son auteur. Un gros con a beau être un gros con, il n’y a aucune raison qu’il ne soit pas capable de sensibilité, de projection, de réflexion, de construction. Il n’y a aucune raison qu’il n’arrive pas à sortir de sa propre boîte mentale pour explorer celle des autres. La littérature est un muscle, dit un de mes éditeurs. Il n’y a pas de raison qu’un auteur super con ne soit pas capable de muscler son propre talent pour sortir des choses super cool.

Alors je fais ce que beaucoup font : je passe à autre chose, et j’essaye d’oublier. Mais une fois que tu sais, c’est pas simple de faire comme si ça existait pas, même si l’oeuvre est totalement détachée des convictions de &!!!)). Je ne vais pas faire la liste des artistes super cons, ou plus grave, des artistes criminels, vous les connaissez comme moi, vous avez peut-être eu les mêmes réticences à lire/écouter/voir leur nouveau projet. Le faire ou non, c’est une décision toute personnelle.
Mais là, il y a un truc vicieux derrière, quand même.

Quand une rockstar commet un crime, parce que c’est une star, tout le monde le sait. Se positionner, c’est facile.
Quand un jeune auteur est super con, bah, si on réfléchit un peu, personne ne devrait le savoir. Or, qui dit marché tel qu’il est actuellement dit besoin de proximité avec son lectorat potentiel. Et on ne va quand même pas demander à &!!!)) d’arrêter d’être super con pour lisser son personnage. Il est qui il est, et il joue selon les règles. Finalement, une donnée toute nouvelle apparaît dansa l’équation de l’auteur : son rapport direct à son public. Pas un rapport par rencontre littéraire, par convention, par salon ou par dédicace. Pas une rencontre de lettre à lettre ou de mail à mail : une confrontation directe entre la pseudo-intimité numérique et le côté voyeur des gens.

Je ne fais pas mon vieux connard, hein. Les réseaux sociaux, les forums, les sites, les communautés, c’est vraiment très bien, et ça serait complètement con de revenir là-dessus. Personne n’est obligé d’y être. Aucun éditeur ne vous dira jamais « quoi t’as pas de fanpage, hors de ma société malandrin ! ». Mais c’est quand même difficile, dans un milieu atrocement compétitif, à la production infinie et aux débouchés somme toutes limités, de ne pas communiquer. Et communiquer, soit on en fait son métier, soit on est obligé d’y mettre une grosse partie de ce qu’on est. Et si on est super con, on est un peu quand même obligé de le faire savoir.

La situation actuelle, elle n’est ni mieux ni moins bien que celle d’avant, c’est trop différent pour pouvoir comparer (c’est peut-être violent pour ceux qui ont connu cet avant en question, mais moi, j’ai connu quer la situation actuelle depuis que je suis édité « pour de vrai »).

En tout cas, &!!!)) fait bien ce qu’il veut comme il l’entend, chacun gère sa barque comme il a envie. Je connais d’autres auteurs qui ont des pages officielles, des forums etc. Et qui y sont totalement neutres et « aseptisés » (je ne dis pas ça dans un sens négatifs). Et d’autres qui trollent à mort, y compris leur public.

Qu’est-ce que JE fais, moi ?
En vrai, je ne suis pas un très bon élève. La com, j’aime bien ça tant que c’est rigolo mais je peux pas être assidu là-dedans. C’est pas mon travail, ni mon kif. Tant que ça reste un joyeux bordel fou-fou, je veux bien, mais aprè, il faudrait que je puisse ne faire que ça, et vous savez, les auteurs ne vivent pas de leur plume, ça fera l’objet de mon deuxième papier.
Mon profil FB personnel est fermé comme l’anus d’un mec qui aurait bouffé que du riz pendant 50 ans, j’ai pas de page auteur sur les réseaux sociaux, mon site est un fourre-tout où on trouve autant ce genre de texte que des reviews de nanars débiles. J’ai ma page Biblio qui est à peu près à jour, et je suis « facile d’accès » si on veut : je réponds à mes mails (avec en moyenne deux mois de retard), en général j’suis pas hostile aux demandes d’amis. Par contre j’ai pas twitter parce que j’ai rien à dire, mais je songe à y aller pour suivre des trucs (mais vraiment : j’ai rien à dire sur ce mode de conversation).

Et je me prête par contre très volontiers à toute la communication « traditionnelle » : interviews, rencontres pros, conférences, lectures, dédicaces, bar-mitzvah, couscous-party et réunions Tupperwares. Même si vous avez peut-être du mal à y croire, ça fait vendre (plus qu’une punchline sur Twitter), et en plus, la parole y est relativement plus lisse et plus contrôlée.
Certains de mes lecteurs sont mes potes ou mes amis, mais tous ne le sont pas. Je veux garder ce pouvoir de NE PAS parler à quelqu’un.
J’adore le milieu littéraire, mais c’est un (tout) petit milieu. J’ai un pied dedans, mais à ne parler qu’à des gens qui baignent dedans, on devient fou et complètement à l’ouest en terme de perception du public, de la société, etc. Si tu parles qu’à des centristes toute ta vie, t’as l’impression que le monde est dirigé par François Bayrou, alors que c’est sans doute pas tout à fait exact. Alors je garde mon profil semi-fermé, je filtre pas mal, je réponds pas aux casse-couilles.
Cette année, mon nom c’est retrouvé dans quelques articles en ligne : j’ai même pas lu les commentaires (surtout pas ceux de Rue89). Je me suis juste systématiquement signalé dans les articles pour signaler aux gens qu’ils pouvaient venir me parler en MP s’ils voulaient des précisions.

C’est que, moi aussi je suis super con, vous savez. Je n’ai pas forcément envie que vous en sachiez trop à ce sujet.

* C’est peut-être un homme, une femme, peu importe, j’emploie « il » par commodité.

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