De Jeunes Auteurs Mödernes 2/5 : L’art l’argent les gens Jean-Jean

La question de l’argent en littérature, elle est jamais simple. Déjà parce qu’il y n’y en a pas beaucoup en jeu dans 95% des cas, ensuite parce que c’est souvent un milieu ou on a une idée si haute de ce que l’on fait qu’il est malvenu de compter les piécettes sur le comptoir. No offense.
Or, dans pas mal d’esprits, écrire, c’est un biz qui rapporte. Évacuons la question en deux mots : sauf si votre nom est Dukan, Trierweiller, Zemmour ou Musso, la littérature ne peut pas vous rendre riche. Il y a, en France, quelques centaines d’auteurs de fiction qui vivent de leur plume (un peu plus si on ajoute ceux qui vivent -souvent mal- de la BD). Sur 60 000 ouvrages qui sortent chaque année, très peu vont rapporter ne serait-ce qu’un treizième mois à leur auteur.
Il y a plein de raisons qui expliquent que les auteurs ne vivent très majoritairement pas de leur activité.
Par exemple, le fait qu’il y ait une offre monumentale pour une demande relativement stagnante et des prix qui évoluent plutôt vers le bas. Les gens achètent en France 410 à 450 millions de livres par an (le chiffre ne bouge pas trop depuis la crise), mais ils les achètent de plus en plus souvent en poche. Donc les auteurs sont “pauvres” parce qu’il n’y a pas assez de lecteurs prêts à leur donner beaucoup d’argent. Capitalisme 101.
Les auteurs sont pauvres, également parce que quand vous achetez un livre, beaucoup de gens sont déjà passés prendre une commission dessus. Quand tout se passe bien, si vous achetez un livre 10€ tout rond, il y a entre 0,5 et 1,5€ qui va finir dans la poche de celui qui a produit la matière première. Parce qu’entre temps, l’éditeur s’est payé/remboursé de ses frais d’impressions, le distributeur aussi, le détaillant enfin. Et même en rationalisant un max (fait faire le travail par des stagiaires et imprimer en Azerbaïdjan). Les auteurs sont pauvres parce que le livre n’a pas une haute valeur ajoutée, et que plusieurs intermédiaires travaillent dessus. Captialisme 102. (j’ajoute qu’on ne vit pas dans un monde ou, généralement, c’est le producteur de la matière première qui devient riche ;))
Les auteurs sont pauvres, ensuite, parce le marché est structuré de manière à ce qu’un petit nombre de produits/auteurs prenne beaucoup de place. Le tirage moyen d’un ouvrage est situé autour de 7000. Le tirage médian, c’est vraisemblablement dix fois moins (si vous ne comprenez pas, je reformule : quelques livres se vendent énormément et l’essentiel des livres se vendent très peu). Il y a de nombreuses raisons à ce constat. Citons-en deux au hasard : le manque de curiosité des consommateurs (pensez ce que vous voulez : la curiosité est tout sauf une qualité du point de vue des marketteux des grosses sociétés), des stratégies de groupes (et les groupes d’édition en France, c’est des GROS groupes) qui estiment plus facile de vendre un produit en gros que plein de produits au détail (ils ont raison, financièrement parlant). Capitalisme 103.
Les auteurs sont pauvres, toujours, parce que c’est un métier “sans filets”. Les auteurs qui ne font que ça de leur vie (et souvent pas pour travailler beaucoup et gagner peu) n’ont pour ainsi dire ni chômage, ni filet de sécurité, ni rien qui ressemble à une garantie que leur prochain livre va se vendre assez pour payer les traites du mois suivant. Contrairement à la vente de matériel non spéculatif (par exemple, le seul boulanger d’un village), la vente de produits culturels dépend de tout un tas de facteurs qui induisent de l’instabilité, et rarement des bonnes surprises.
Les auteurs sont pauvres, enfin, parce que quoi qu’on en pense, leur travail intéresse beaucoup moins que Ribery et Zahia qui font zizi panpan. A d’infimes exceptions près, les auteurs ne sont pas des people (mais il arrive que les people deviennent auteur), ne sont pas invités à la télévision, ne sont pas un sujet de société et ne font pas le buzz. Ils ne vivent pas nus et mogoloïdes dans des villas de télé-réalités, ils ne leakent pas de sextapes. Le livre a une exposition sociale moindre que beaucoup d’autres domaines. Capitalisme 104, c’est bien vous passez en deuxième année.

Mettons que pour vivre sans être trop à la rue, il faille 12 000€ qui tombent par an (c’est la somme pour être au-dessus du seuil de pauvreté, et vous voyez bien que ça fait pas lourd et qu’à ce compte là on est forcément tributaires d’autres sources instables comme les allocs, un hiver froid, le prix de l’essence…).
Pour faire simple, ça implique d’être certain de vendre 10 000 exemplaires à l’année, tous les ans. Alors bien sûr, même chez les gens qui sont officiellement auteurs à plein temps, il y a souvent d’autres sources de revenus. Untel anime des ateliers d’écriture, untel se fait payer pour des interventions ici où là, tel autre fais des petits-boulots à côté. D’autres occupent parfois des emplois rémunérés au sein de leur maison d’édition. Mais tout ça c’est quand même un cache sexe : retenez que sauf coup de bol (un coup de bol ça peut par exemple être une adaptation au cinéma, ou un éditeur étranger qui tombe amoureux de vous), les auteurs sont pauvres et ont presque tous un “vrai métier” à côté.
Il faut retenir une donnée essentielle en parlant de cette notion de “vrai métier” qu’on sert à absolument tous les gens qui ont une source de revenu artistique ou créative : même chez les auteurs qui “marchent”, écrire est probablement une des activités les moins rétributive à l’heure qu’on puisse imaginer. Un livre demande parfois des milliers d’heures de travail, d’écriture, de réécriture, de recherches, de corrections, de démarchage, de promotions (parce qu’il suffit pas de le foutre sur un étal pour que ça se vende. Vous vous souvenez ? 60 000 livres à l’année en France. C’est plus compétitif que les deux stands de poulet du marché du samedi.) Des milliers d’heures pour quoi, au juste ? Entre quelques centaines et quelques milliers d’euros. Ainsi mes cousins les auteurs de BD pointaient récemment la généralisation du forfait “7500€/album”, montant qui n’a quasiment jamais été aussi bas et a conduit certains auteurs en vue à simplement changer de métier.
Pour la plupart des romanciers, 7500€ ça semble encore un graal mythique tellement nous sommes pour la plupart dans des sommes bien plus petites (à l’image de nos tirages).
Et ça c’est sans compter que, inchallah haldoulilah ça m’est jamais arrivé, certains éditeurs sont parfois pas ultra réglo sur les contrats (pas toujours par malhonnêteté : le métier d’éditeur, surtout indépendant, impliquant vraiment beaucoup beaucoup de travail pour très très peu de retour sur investissement, donc parfois des problèmes de surmenage, d’organisation… Ou d’amateurisme, ça existe aussi).

La meilleure façon d’aborder concrètement cette question sale et putride de l’économie des auteurs (c’est la France on parle tout le temps d’économie mais jamais d’argent, comme si c’était impudique et secret), c’est de partir de mon propre cas.
2014 a été une année fort riche de ce point de vue : elle se commence et elle se termine par un livre, avec en plus la présence dans un recueil de nouvelles au milieu. Même si ça s’est étalé sur 2013, respectons la règle du théâtre classique : disons que tous les sous ont été brassés en 2014. (je ne désespère pas que d’ici décembre, le comité Pullitzer me donne un million de dollars pour mes fanfics d’adolescents, mais disons que je ne vais pas retoucher de sous cette année).
Sur mon premier livre, j’ai un contrat très généreux, parce que mon éditeur est formidable (c’est pas du bullshit semi-ironico-internet, je pense vraiment qu’il est formidable). Je touche, en moyenne, 10% par exemplaire vendu. Plus le livre se vend, plus je touche (entre 8 et 12% selon le nombre d’exemplaire écoulés). Comme il était vendu à tout petit prix, ça reste des sommes modestes : j’ai récolté 300 et quelques euros d’avance sur droits.
L’avance sur droits, c’est ce qui permet aux auteurs professionnels de ne pas mourir tout à fait de faim : l’éditeur considère qu’il y aura au moins N livres vendus, et verse l’équivalent de ces droits à l’auteur. Si le livre est un énorme four, le risque est assumé par l’éditeur. Si c’est un gros succès et que le nombre de livres vendus dépasse les espérances, l’éditeur versera de nouveau des droits à l’auteur (dans une période valable, mais ça peut être jusqu’à 18 mois après la mise en vente).
Si mon Toto n’a pas été trop mauvais en terme de ventes (je ne sais pas combien il s’en est vendu à ce jour, mais c’était plutôt bien parti aux dernières nouvelles), je devrais retoucher quelques piécettes quand le Tripode fera son bilan comptable 2014. (hum, vous avez des LIENS dans ma Bibliographie si vous voulez me rendre RICHE)
Bien sûr, plus l’éditeur est petit (et moins il appartient à une multinationale tentaculaire dirigée par des vampires illuminatis), et plus il est compliqué pour lui de verser une avance conséquente. Alors tous les éditeurs ne peuvent pas se le permettre. Mon second projet de l’année est la parution d’une nouvelle dans un recueil des éditions Lilo (Si vous ne l’avez pas encore acheté, je crains pour le salut de votre âme 😦 ). C’est un cas assez différent. Qui dit recueil de nouvelles dit ventes modestes. La nouvelle c’est pas franchement porteur en France, même si les choses bougent lentement. Par le biais du numérique et d’acteurs papiers très motivés, c’est un domaine où il se passe beaucoup de choses. Mais bon, vous imaginez bien diviser une avance sur droits d’un tirage de 500 exemplaires entre 15 auteurs : ça n’a pas de sens. (on touche environ 10 centimes chacun par exemplaire vendu). La encore, contrat nickel, rien à dire.
C’est typique du genre de projets qui à mon avis aide à comprendre ce que c’est que l’économie de l’écrivain. Quand on publie une nouvelle chez un éditeur comme Lilo et qu’on partage le gâteau avec 14 autres, les motivations ne sont bien entendu pas à chercher dans le porte-monnaie. J’y reviendrai en guise de conclusion.
C’est encore un peu différent pour le troisième projet annuel, l’épatant roman Eldorado ↓ (dans ta tablette dans les jours qui viennent).

Eldorado ↓ sort en version numérique, chez l’Ivre-Book, un éditeur qui s’est spécialisé dans ce domaine. Ca semble atypique en France, mais ça ne l’est pas dans les pays anglo-saxons, où la lecture numérique s’est coulée dans les moeurs avec beaucoup moins de résistance, pour des raisons qui me semblent évidentes (liées au fait qu’en France le caractère imprimé est une sorte de dogme religieux un peu faux-cul dans la mesure ou les prêtres sont souvent aussi les marchands du temple).
Le numérique est un domaine en plein boom. Avec une nuance près : passer de 20 à 60 exemplaires, c’est une croissance de 300%. Mais mettons la quantité brute de côté pour rester concentrer sur la courbe elle-même : la lecture numérique progresse, avec un boom particulièrement fort dans la nouvelle, la novella, l’érotique, le feuilleton, l’imaginaire… Tous les domaines boudés, marginalisés, voire ignorés ou méprisés par le gros de l’édition papier.
L’Ivre-Book est une structure en forte croissance (parce que là encore mon boss est formidable), mais jeune et fragile. J’ai un contrat forcément plus avantageux que pour un livre papier (je touche environ la moitié du prix de vente d’un livre), sur le modèle de ce qui se fait chez les angliches.
Comment on passe de 10 à 50% en changeant de support ? En supprimant le stockage, la distribution et le détaillant, où si l’on préfère en diminuant le nombre de gens qui se partagent le gâteau. Ça pose des tas de questions, bien sûr, mais si j’en crois ce que je lis habituellement, le papier et le numérique semblent coexister plutôt pas trop mal dans d’autres pays.
Concrètement, je n’ai pas la moindre idée de ce que pourrait me rapporter Eldorado ↓, mais je sais que la différence majeure, c’est que Toto 30 ans et le recueil des Rossignols se vendront probablement plus vite (c’est comme ça que marche le papier, une parution chasse l’autre, il faut vendre vite), mais moins longtemps. Eldorado ↓, sauf faillite de l’éditeur, ne sera jamais en rupture de stock. Si tout va bien, on pourra toujours le trouver dans 5 ou 10 ans  sans avoir à coucher avec moi pour me dérober au petit matin mon dernier exemplaire dans ma bibliothèque personnel pour s’enfuir dans le lointain le vendre à vil prix à un collectionneur fou sur Ebay (scène non contractuelle). Au pire si ça s’écroule et que le fonds n’est racheté par personne, je peux toujours le vendre en autoédition et là ça ouvre un autre débat qu’on va aborder une autre fois parce que là j’ai piscine.

Ce sont trois projets éditoriaux très différents que je vous ai présenté. Aucun des trois ne va foncièrement me rendre riche, ou me dispenser d’aller faire un « vrai travail » 1607H par an en attendant l’été ou une zombie outbreak quelconque.
L’art ne rapporte vraiment des sous qu’à une pointe de l’Iceberg très très petite et très très voyante, et c’est peut-être bien dans le monde des livres que la situation est la plus parlante (mais ne vous inquiétez pas, la société actuelle prêtant assez peu de valeur à l’artiste en général, tous les créateurs de contenus peu importe le format sont les bienvenus dans l’ère du bricolage et de la paye à coup de lance-pierre -voire de lance-flamme-).

Alors pourquoi écrire quand même ?
Il y a un tas de raisons.
Des mauvaises (à mon humble avis) : Devenir un gros poisson dans une petite mare, tant il est vrai que le statut « d’auteur publié » confère une forme de prestige bizarre aux yeux de certains (alors que, comme je vais l’évoquer dans un autre papier, c’est tout sauf impossible, de publier un livre). Espérer quand même devenir riche. Rencontrer des huiles. S’insérer dans une forme de mondanité bizarre. Espérer décrocher un boulot par piston. Utiliser son nom dans Amazon pour coucher. Se faire insulter par des lecteurs de rue89. Pour la Gloire.
Des moyennement bonnes raisons : Penser qu’on a quelque chose à dire, vouloir laisser une trace par peur de la mort, mener un projet du début à la fin, avoir un retour sur son travail qui ne soit pas celui de son hamster, avoir la preuve que ce qu’on fait n’est pas tout à fait nul (aka combattre son anxiété et sa phobie sociale naturelle). Pour faire sa propre thérapie.
De meilleures raisons : rencontrer des lecteurs et échanger avec eux, vivre des aventures comme Luffy, ne pas passer ses journées au bistro, se faire plaisir à soi-même, se relire et rigoler quelques années après, ne pas laisser s’échapper une bonne idée. Pour le lulz.
Et la seule qui me semble vraiment importante : écrire parce que c’est comme ça. J’ai toujours écrit. Bien avant que l’argent, les éditeurs ou les .epub ne soient une préoccupation pour moi. Des gens se réveillent un jour et décident qu’ils vont faire de l’accordéon, que c’est comme ça, que ça fait partie d’eux. J’écris depuis tellement longtemps que je saurais même pas dire pourquoi j’ai commencé, mais c’est comme ça. C’est une pulsion, un besoin, quelque chose qui fait que je suis équilibré, un moyen de mettre par écrit ce que je pense. On ne demande jamais à un musicien « bah alors pourquoi t’es musicien ». Moi c’est pareil. Vos gueules hein. Bizzou.

Mais faut pas être faux non plus. Si demain un riche mécène fou me commandait 20 romans en me payant de quoi vivre pour les écrire, je ne prendrais pas mes grands airs en déclamant que je ne mange pas de ce pain là. Bien entendu que je VEUX en vivre. C’est le but ultime. Tout simplement parce que quand tu sais qu’écrire, c’est ce que tu as besoin de faire pour ne pas exploser, tu aimerais pouvoir ne faire que ça (et dédicacer, et aller en parler, et vendre tes droits à HBO pour qu’ils en fassent un porno, etc.). Or, ça ne m’arrivera peut-être jamais (cf les 250 paragraphes précédents).
Mais je sais depuis longtemps que ça n’a factuellement pas une grande importance. Si tu te focalises là-dessus, sur la question du fric, tu rentres dans un mauvais délire qui te t’amène simplement nulle part si ce n’est à frustration-ville.
Il faut écrire parce que t’estimes que t’as un truc qui doit être écrit dans la tête. Et bien sûr que t’as envie que ça soit lu par le plus de monde possible. Ou alors t’as pas d’ego particulier, et le simple fat de l’avoir écrit te convient. Plein de gens s’en contentent ! Alors tu le fais lire à un éditeur et parfois ça marche. Mais à mon avis, il faut pas le faire pour ça. Avant tout, il faut le faire pour être content de soi.
Je ne parle que depuis mon propre perchoir, et chacun a sans doute d’autres buts et d’autres agendas. Rien de plus ou de moins respectable.

Enfin tout ça pour dire que si je vends 3,5 millions de Toto 30 ans, 10 millions de Rossignols ou 500 000 Eldorado ↓, je peux arrêter de bosser et rien foutre sur Steam jusqu’à la fin de ma vie, en me bourrant de chips et en tournant de temps en temps dans mon pâté de maison à bord d’un gros hummer en faisant des signes de gangster avec les doigts pendant que mon booster de basse crachera du Morsay tellement fort que les ondes sonores provoqueront un tsunami sur la Loire.

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