Ouin-Ouin vous jetez des livres~

J’ai vu passer plusieurs fois un article sur l’horrible Facebook ces temps-ci (ou j’ai de plus en plus de peine à foutre les pieds à cause du torrent-dégueulis continu de contenu sponsorisé que c’est devenu depuis quelques mois, le sixième dégueulis va vous surprendre).

Oui, ouin-ouin-ouin c’est tellement scandaleux, encore pire que les bébé-phoques et la méchanceté dans le monde réunis ces méchantes personnes ont jeté des livres.

Avant toute chose, précisons que je ne connais absolument pas la situation locale du réseau local des bibliothèques du Comté d’Alameda (vous non plus). D’après ce que je lis de l’article, ça a l’air d’être un beau bordel, et à mon avis la politique documentaire doit être vaguement aléatoire.

NEANMOINS.

Je vais combattre mon syndrome de la page blanche de ces deux derniers jours en rétablissant un semblant de vérité via un pâté de texte (bien que ne connaissant pas la situation de San Francisco) : si le livre est un objet qui est très jeté en occident, c’est avant tout parce que c’est un objet qui sature un peu beaucoup les pays développés. Si les librairies, les éditeurs et les bibliothèques sont obligés de piloner des milliers d’ouvrages chaque année, c’est simplement parce qu’on produit des dizaines de milliers de titres chaque année, que ces milliers de titres sont chacun tirés à plusieurs centaines ou milliers d’exemplaires, qu’une bonne partie de ces exemplaires sature déjà le marché de l’occasion, et qu’une partie du reste sature déjà complètement le réseau des assoc, des emmaus, etc. et qu’une partie de l’ensemble n’est pas vendue du tout.

En fait, quand je suis arrivé en Bibliothèque, le premier truc que j’ai appris, c’est qu’on reçoit des centaines voire des milliers de demande de dons par an, et que, sans même rentrer dans le détail qualitatif, le quantitatif est juste ingérable.

Le livre est en fait tout bêtement un produit trop courant et trop accessible (400 000 000 de livres vendus chaque année rien qu’en France). Bien sûr, sa valeur est inestimable république des lettres blablabla, je suis auteur et bibliothécaire j’en sais quelque chose, mais fondamentalement en tant qu’objet, le livre, il y en a tellement partout que bah… Tout le monde en a déjà par dessus la tête à ne plus savoir que faire.
Sans compter que les livres de non-fiction ont parfois une obsolescence assez rapide (un manuel de droit, au bout d’un an, tu peux en faire des papillotes, il sert plus à rien), et que les assos croulent déjà sous du merdier impossible à communiquer à qui que ce soit parce que le contenu n’a aucune valeur.
Quand tu te retrouves avec un stock de trucs énorme à virer et qu’il y a 90% de drouille dedans, à moins d’avoir une armée à ton service pour faire le tri dedans, tu peux juste pas gérer. Et à moins d’avoir un Tardis, c’est même pas la peine.

Essayez de refiler votre bibliothèque en dehors de votre cercle d’amis/famille, vous allez vous marrer.

Et, tiens, si ça vous scandalise tant que ça, j’ai une suggestion. Dans votre bled, il y a sans doute une bibliothèque. Présentez vous à l’accueil avec la bouche en duckface et déclarez que vous acceptez d’être embauché gratuitement juste pour faire le tri dans les dons et déterminer ce qui doit être gardé et ce qui doit être donné. Déjà, ça vous donnera une idée un peu plus claire de ce qu’est un livre. Certainement pas un objet sacré, certainement pas un remède à tous les maux de l’humanité, mais avant tout une technologie qui permet de transmettre des mots via un support imprimé (ou électronique, mais j’imagine que le problème du pilon ne se pose pas de la même manière dans ce cas).

Transmettre des mots. Y compris des conneries. L’immense majorité de ce qui est imprimé et qui finit par être donné ou jeté, vous le foutriez au feu sans y réfléchir une seconde. A votre douzième carton de Reader’s Digest relié, normalement, votre jugement sera vaguement amendé. Bien sûr, les bouquins que vous avez chez vous sont formidables parce que vous êtes des gens formidables vous même. Mais on va dire que même si un tiers des Français ne lit pas un livre par an, ça laisse allez, 10 ou 20 millions de bibliothèques formidables, trop remplies, qui n’attendent que de dégueuler chez Gibert, Emmaüs et dans toutes les associations du coin qui ne savent déjà plus quoi faire de tout ce qu’on leur donne en termle de bouquins non réclamés.

En fait, sortons nous de la tête une bonne foi pour tous que le livre est un produit techniquement difficile d’accès. Ce n’est pas le cas. Il y a des pays ou c’est le cas. Renseignez-vous d’ailleurs si ça vous choque sur les associations locales qui envoient des containers de bouquins à droite à gauche, vous verrez qu’en fait, ce n’est pas vraiment un problème compliqué pour elles d’obtenir des bouquins. C’est plutôt toute la logistique qui accompagne le transport et la gestion du livre de votre étagère à l’étagère d’une bibliothèque du Kirgimalawistan qui est compliquée. Le livre est un produit culturellement difficile d’accès, et c’est très différent. Il est peu probable qu’au sein d’un pays de l’OCDE, vous soyez très loin d’un moyen vous permettant d’accéder à une grande quantité de livre sans trop de difficultés (le berger qui vit dans un patelin sans internet, ni bibliothèque ni librairie est prié de pas me provoquer en duel, vous voyez ce que je veux dire en gros).

Donc, oui, atterrissez. Les bibliothécaires, les libraires, les éditeurs, ce sont des gens qui détruisent des livres. Des livres abîmés, des livres qui ont fait un bide, des livres qu’on a plus la place de stocker, des livres dont personne ne veut parce que des livres, il y en a plein, partout, on est noyé dessous.

Le vrai problème, là-dedans, c’est non seulement de savoir quels sont les bons, et surtout de savoir comment leur faire rencontrer leur public, et comment donner le goût de lire à ceux qui ne l’ont pas et pourraient l’avoir.

Je ne sais pas comment on fait ça, mais probablement pas en les noyant sous un million de cartons de Danielle Steele ou de vieux manuels d’art colonial des années 30. Vous pouvez penser que je me trompe (c’est votre droit d’être idiot, après tout).

Et puis merde, c’est dangereux.

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2 réflexions sur “Ouin-Ouin vous jetez des livres~

  1. Bravo ! Excellent. La différenciation entre la difficulté technique d’accès et la difficulté culturelle d’accès est vraiment bien vue. Je partage !

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