Le 1er septembre, j’achète un livre/ebook de SFFFH Francophone.

(Recyclage honteux de ce que j’ai posté ailleurs sur un forum. Déso pas déso.)

Bonjour à tous. On est nombreux ici à lire de la littérature de l’Imaginaire (j’imagine, ou alors vous venez pour mes supers infographies de boîtes de cassoulet). Comme vous le savez peut-être, et même si la littérature Fantasy/SF, etc. se porte pas trop mal, l’édition française est elle en crise, et c’est vraiment, vraiment pas facile pour les auteurs français, québécois, belges… Non pas d’en vivre (personne ou presque ne vit de sa plume), mais simplement d’exister, et ce indépendamment de la qualité des textes.
L’an dernier à l’initiative de gens merveilleux comme Gaëlle Dupille (dont je recommande chaudement les livres) s’est tenue la première invasion des grenouilles, en gros une journée ou l’on s’accorde à acheter, où à) faire connaitre, un auteur de SFFFH francophone, que ça soit en papier ou en numérique.

La deuxième édition commence ce week-end. En gros, il s’agit d’une journée de soutien aux auteurs fantastiques/fantasy/horreur francophones
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A quoi ça sert ?
A soutenir des auteurs francophones, qui ont sauf exceptions du mal à se faire connaître et à vendre, face aux mastodontes anglophones, y compris chez nous (un francophone sera toujours vendu cinq ou dix fois moins qu’un gros auteur américain).

Oui mais c’est juste une journée, et après ça redevient comme avant ?
Oui et non. Parce que l’an dernier, beaucoup, beaucoup de blogueurs, éditeurs, lecteurs etc. Avaient participé, créant ainsi un jour de ventes exceptionnelle pour plein de petites structures, et donc plus de visibilité sur les étals, dans les commandes, dans le référencement commercial, etc.
De plus, des tas de textes qui n’auraient probablement pas été achetés l’ont été ce jour-là, et donc des auteurs ont pu être découverts par de nouveaux lecteurs.

Comment participer ?
Déjà, tout bêtement, en achetant entre maintenant et la fin de la semaine prochaine, et spécialement le premier septembre, un texte d’un auteur francophone de SFFFH. Vous êtes assez doués et pipous pour en trouver vous même, mais vous pouvez aussi browser la page facebook du projet ou plein de gens partagent leurs coups de coeur.
Ensuite, vous pouvez en faire la promo autour de vous (et ne pas hésiter à en faire le relai sur vos sites, blogs, etc etc).
Et puis enfin en en profitant pour vous-même en parler autour de vous et pour partager vos coups de coeur pour des romans francophones.

J’ai oublié de préciser que je suis pauvre. Je peux aider quand même ?

Mais ça tombe

Non mais je suis pauvre-pauvre en vrai, genre pauvre, quoi.

Eh bien, ça peut aussi être l’occasion d’aller dans une bibliothèque et d’aller fouiller chez les auteurs de SF, Fantasy etc. francophones. Je connais peu de bibliothèques qui ne proposent pas de pépites du genre dans leur fond. (ces informations ne concernaient pas que les indigents, les bibliothèques sont un bien commun très précieux de la communauté qui ne vit que si l’on s’en sert blablabla nos impôts blabla).
Et ça peut aussi être l’occasion de demander à un ami de vous prêter un bouquin.

NON MAIS EN VRAI JE SUIS PAUVRE ET J’AI PAS D’AMIS ET J’HABITE A UN ENDROIT OU Y’A PAS DE BIBLIOTHEQUES..

C’est chaud. Eh bien comme tu as quand même Internet, c’est le moment de te promener chez les gens qui ont, par exemple, une collection de gratuits. Ou pour découvrir des livres Libres de Droit.

Des coups de coeur en particulier ?

Justine Niogret, Cécile Duquenne, Jeanne-A Debats, Estelle Faye, Sylvain Desvaux, Gaelle Dupille, Michel Honaker, Sylvain JohnsonSébastien Tissandier, Femi Peters

Non mais moi je viens juste sur ton site parce que je t’aime secrètement.

Cool, je participe justement à l’opération. Outre mon pamphlet non SFFF (mais on va pas chipoter) toujours en vente dans toutes les bonnes crèmeries, j’ai des écrits concernés par cette journée.

D’une part le recueil (ou je figure) Petit Traité à l’Intention des Rossignols ou je figure avec une nouvelle fantastique existe toujours et il est bel et bon.

D’autre part, mon roman Eldorado↓ participe à l’opération 1+1 chez mon sémillant éditeur numérique l’Ivre-Book. En gros, vous l’achetez et vous avez un bouquin gratuit dans les livres participant à l’opération. PARTAJ SUR TON MUR SI C SEYAN.

Hélas, je m’en fous de la littérature SFFFH, et en fait je ne sais pas lire.

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Ouin-Ouin vous jetez des livres~

J’ai vu passer plusieurs fois un article sur l’horrible Facebook ces temps-ci (ou j’ai de plus en plus de peine à foutre les pieds à cause du torrent-dégueulis continu de contenu sponsorisé que c’est devenu depuis quelques mois, le sixième dégueulis va vous surprendre).

Oui, ouin-ouin-ouin c’est tellement scandaleux, encore pire que les bébé-phoques et la méchanceté dans le monde réunis ces méchantes personnes ont jeté des livres.

Avant toute chose, précisons que je ne connais absolument pas la situation locale du réseau local des bibliothèques du Comté d’Alameda (vous non plus). D’après ce que je lis de l’article, ça a l’air d’être un beau bordel, et à mon avis la politique documentaire doit être vaguement aléatoire.

NEANMOINS.

Je vais combattre mon syndrome de la page blanche de ces deux derniers jours en rétablissant un semblant de vérité via un pâté de texte (bien que ne connaissant pas la situation de San Francisco) : si le livre est un objet qui est très jeté en occident, c’est avant tout parce que c’est un objet qui sature un peu beaucoup les pays développés. Si les librairies, les éditeurs et les bibliothèques sont obligés de piloner des milliers d’ouvrages chaque année, c’est simplement parce qu’on produit des dizaines de milliers de titres chaque année, que ces milliers de titres sont chacun tirés à plusieurs centaines ou milliers d’exemplaires, qu’une bonne partie de ces exemplaires sature déjà le marché de l’occasion, et qu’une partie du reste sature déjà complètement le réseau des assoc, des emmaus, etc. et qu’une partie de l’ensemble n’est pas vendue du tout.

En fait, quand je suis arrivé en Bibliothèque, le premier truc que j’ai appris, c’est qu’on reçoit des centaines voire des milliers de demande de dons par an, et que, sans même rentrer dans le détail qualitatif, le quantitatif est juste ingérable.

Le livre est en fait tout bêtement un produit trop courant et trop accessible (400 000 000 de livres vendus chaque année rien qu’en France). Bien sûr, sa valeur est inestimable république des lettres blablabla, je suis auteur et bibliothécaire j’en sais quelque chose, mais fondamentalement en tant qu’objet, le livre, il y en a tellement partout que bah… Tout le monde en a déjà par dessus la tête à ne plus savoir que faire.
Sans compter que les livres de non-fiction ont parfois une obsolescence assez rapide (un manuel de droit, au bout d’un an, tu peux en faire des papillotes, il sert plus à rien), et que les assos croulent déjà sous du merdier impossible à communiquer à qui que ce soit parce que le contenu n’a aucune valeur.
Quand tu te retrouves avec un stock de trucs énorme à virer et qu’il y a 90% de drouille dedans, à moins d’avoir une armée à ton service pour faire le tri dedans, tu peux juste pas gérer. Et à moins d’avoir un Tardis, c’est même pas la peine.

Essayez de refiler votre bibliothèque en dehors de votre cercle d’amis/famille, vous allez vous marrer.

Et, tiens, si ça vous scandalise tant que ça, j’ai une suggestion. Dans votre bled, il y a sans doute une bibliothèque. Présentez vous à l’accueil avec la bouche en duckface et déclarez que vous acceptez d’être embauché gratuitement juste pour faire le tri dans les dons et déterminer ce qui doit être gardé et ce qui doit être donné. Déjà, ça vous donnera une idée un peu plus claire de ce qu’est un livre. Certainement pas un objet sacré, certainement pas un remède à tous les maux de l’humanité, mais avant tout une technologie qui permet de transmettre des mots via un support imprimé (ou électronique, mais j’imagine que le problème du pilon ne se pose pas de la même manière dans ce cas).

Transmettre des mots. Y compris des conneries. L’immense majorité de ce qui est imprimé et qui finit par être donné ou jeté, vous le foutriez au feu sans y réfléchir une seconde. A votre douzième carton de Reader’s Digest relié, normalement, votre jugement sera vaguement amendé. Bien sûr, les bouquins que vous avez chez vous sont formidables parce que vous êtes des gens formidables vous même. Mais on va dire que même si un tiers des Français ne lit pas un livre par an, ça laisse allez, 10 ou 20 millions de bibliothèques formidables, trop remplies, qui n’attendent que de dégueuler chez Gibert, Emmaüs et dans toutes les associations du coin qui ne savent déjà plus quoi faire de tout ce qu’on leur donne en termle de bouquins non réclamés.

En fait, sortons nous de la tête une bonne foi pour tous que le livre est un produit techniquement difficile d’accès. Ce n’est pas le cas. Il y a des pays ou c’est le cas. Renseignez-vous d’ailleurs si ça vous choque sur les associations locales qui envoient des containers de bouquins à droite à gauche, vous verrez qu’en fait, ce n’est pas vraiment un problème compliqué pour elles d’obtenir des bouquins. C’est plutôt toute la logistique qui accompagne le transport et la gestion du livre de votre étagère à l’étagère d’une bibliothèque du Kirgimalawistan qui est compliquée. Le livre est un produit culturellement difficile d’accès, et c’est très différent. Il est peu probable qu’au sein d’un pays de l’OCDE, vous soyez très loin d’un moyen vous permettant d’accéder à une grande quantité de livre sans trop de difficultés (le berger qui vit dans un patelin sans internet, ni bibliothèque ni librairie est prié de pas me provoquer en duel, vous voyez ce que je veux dire en gros).

Donc, oui, atterrissez. Les bibliothécaires, les libraires, les éditeurs, ce sont des gens qui détruisent des livres. Des livres abîmés, des livres qui ont fait un bide, des livres qu’on a plus la place de stocker, des livres dont personne ne veut parce que des livres, il y en a plein, partout, on est noyé dessous.

Le vrai problème, là-dedans, c’est non seulement de savoir quels sont les bons, et surtout de savoir comment leur faire rencontrer leur public, et comment donner le goût de lire à ceux qui ne l’ont pas et pourraient l’avoir.

Je ne sais pas comment on fait ça, mais probablement pas en les noyant sous un million de cartons de Danielle Steele ou de vieux manuels d’art colonial des années 30. Vous pouvez penser que je me trompe (c’est votre droit d’être idiot, après tout).

Et puis merde, c’est dangereux.

De Jeunes auteurs Mödernes 3/5 : Publier c’est Facile.

Il y a celui qui n’écrit que des pavés tétralogiques de mille pages, et il y a celui qui n’écrit que des nouvelles de deux pages.
Il y a celui qui ne fait que de la SF, et celui qui enchaîne de la romance jeunesse et du harde-crade adulte comme si de rien n’était.
Il y a celui qui écrit pour un public, et celui qui n’écrit que pour lui.
Il y a celui qui pond douze manuscrits par ans et celui qui en sort un tous les douze ans.
Il y a celui qui finit tout et celui qui ne finit rien.
Il y a celui qui s’adapte aux tendances, et celui qui s’en fout.
Il y a celui qui veut absolument en vivre, et celui qui n’a même pas envie d’être payé pour ça.
Il y a celui qui cherche la gloire, et celui qui cherche à rester dans l’ombre.
Il y a celui qui a un plan, et celui qui ne sait même pas pourquoi il écrit.
Il y a celui qui a une fanbase, et celui qui fuit le fandom.
Il y a celui qui aime dédicacer, et celui que ça terrorise.
Il y a celui qui est toujours content de son premier jet, et celui qui renvoie cinquante fois ses corrections en pleurant.
Il y a celui qui aime la critique, et celui qui trop fier pour ça.
Il y a celui qui lit les livres des copains, et celui qui ne lit que des livres d’inconnus.
Il y a celui qui a une routine d’écriture quasiment sacrée, et celui qui pourrait écrire dans le train avec une chorale de roumains qui jouent de l’accordéon.
Il y a celui qui a des idées mais pas de style, et celui qui a du style mais pas d’idées.
Il y a celui qui voit la publication comme le but de sa vie, et celui qui s’accomode très bien de faire dormir ses manuscrits dans un grenier.
Il y a le petit boutonneux qui écrit des fanfictions et le vieux sage qui raconte sa vie.
Il y a celui qui live-tweet ses corrections en prenant des photos sur Instagram de ses tasses de café et celui qui écrit offline sur son vieux 486DX avec Windows 3.1.

Il y a autant de littérature que d’écrivains.

Mais

Il y a l’éditeur qui publie de tout sans ligne précise et celui qui ne publie que des romans qui parlent de pisciculture aux USA.
Il y a l’éditeur qui a un plan hyper carré jusqu’en 2020, et celui qui est capable de bouleverser son planning sur un coup de coeur.
Il y a celui qui sous-traite tout de la fabrication à la distribution, et celui qui va porter ses bouquins en personne, à pied et avec un gros sac à dos.
Il y a celui qui a trop de moyens et va se payer un peintre connu pour la couverture, et celui qui est tellement fauché qu’il va mettre les dessins de sa gamine en illustration.
Il y a celui qui a un guide de soumission de manuscrit long comme le bras à base de reliure et de quadruple interligne, et celui qui veut juste un truc correctement mis en forme balancé par mail à editeur@infonie.com
Il y a celui qui est professionnel et celui qui est associatif (et celui qu’on sait pas bien c’est pas clair).
Il y a celui en publie dix par mois et celui qui en publie dix par an.
Il y a celui qui bichonne ses auteurs et celui qui les traite comme des variables.
Il y a celui qui travaille chaque clause avec soin, et celui qui se contente de faire signer des contrats types.
Il y a celui qui tire a 10 000 exemplaires et celui qui tire à 250.
Il y a celui qui répond à tous les manuscrits, et celui qui dit sur son site qu’il n’a pas les moyens de le faire.
Il y a celui qui gère sa compta en extérieur, et celui qui fait ses comptes de boutiquier.
Il y a celui qui pourrait entrer au paradis sans montrer son bilan karma et celui qui a déjà fait couler trois boîtes à la gestion frauduleuse.
Il y a autant de façons de publier que d’éditeurs.

Et

Il y a l’appel à texte d’éditeur pour ses futures sorties, et celui de la mairie de Plougastel-sur-Yvette pour le concours du club de sa maison de retraite.
Il y a l’appel à texte de la revue prestigieuse et celui de la feuille de chou d’une gentille association de nerd.
Il y a l’appel à texte ou les orgas battent le rappel en coeur pour avoir plus de textes, et celui qui est tellement confidentiel que seuls les parents des orgas ont participé.
Il y a l’appel à texte où on est remercié de sa participation, et celui où il faut payer pour participer.
Il y a le petit appel à texte associatif qui débouchera sur une superbe anthologie papier avec contrat d’édition, et l’énorme appel de crowdsourcing de boîtes multimillionnaires qui sont en fait de la pige/crowdsourcing déguisée payée en “visibilité réseau” qui débouchera sur un post sur Démotivateur.
Il y a l’appel à texte athématique à votre bon coeur, et l’appel à texte à l’énoncé si précis que le texte est quasiment déjà écrit.
Il y a l’appel à texte qui en devient trois tellement il y a de réponses formidables, et l’appel à texte annulé faute de participants qui n’écrivent pas en SMS.
Il y a l’appel à texte ponctuel et l’appel à texte permanent.
Il y a l’appel à texte où on te répond le lendemain et l’appel à texte où on te répond l’année suivante et où tu sais même plus ce dont il est question.
Il y a l’appel à texte où les organisateurs ont l’air passionnés, rassemblés et ravis, et l’appel à texte qui ne génère qu’engueulades, malaise et embrouilles.
Il y a l’appel à texte avec des relecteurs et des illustrateurs à la pelle dont le boulot défonce presque du travail éditorial pro, et des appels à texte qui finissent dans un post wordpress tout pourri sans relecture ni corrections.
Il y a l’appel à texte quasi-pro ou on te laisse le droit sur tes textes, et l’appel à texte quasi-amateur ou on te dit que tu t’engages à ne pas proposer tes textes ailleurs même en cas de refus.
Il y a les appels à texte où juré craché sur la tête de leur mère tout est anonyme et toute personne reliée à moins de quatre degrés d’un organisateur ne peut pas participer et les appels à texte copinage ou au final les ⅔ des pages sont squattées par le juré et ses potes.
Il y a autant de concours que d’écrivains.


C’est facile, de se faire publier quelque part, au final.

De jeunes auteurs Mödernes 1/5 : Tout le monde saura qu’il est super con.

(Salut à tous, voilà une série de papiers que j’improvise un peu au fur et à mesure de réflexions sur mon propre travail d’auteur débutant dans un XXIè siècle bizarre et sur la condition du milieu vu de différentes perspectives. Ce n’est pas forcément très rangé ni organisé, désolé)

Il y a quelques temps, j’ai lu un livre qui m’a vraiment retourné. Probablement une de mes meilleurs lectures des années 2010. Je ne dirais pas de quel livre il est question, et vous allez comprendre pourquoi (et vous ne le saurez jamais, et c’est pas la peine de demander). J’ai déjà dit à tous les gens que j’aimais qu’il fallait l’acheter, de toutes façons. Comme le livre n’est pas très connu et que l’auteur est un tout jeune écrivain, comme moi (parce que dans le milieu des lettres, tu es jeune jusqu’à 60 ans à peu près), c’est normal, j’avais envie de diffuser l’info et d’en savoir plus sur l’auteur.
Il y a dix ou quinze ans, pour en savoir plus sur l’auteur, j’aurais du me fier à ce qu’il racontait sur sa page Myspace, ou Infonie ou Mygale, lui envoyer un mail, aller dans une convention où il aurait été invité pour l’écouter parler, où attendre patiemment une dédicace dans une zone accessible géographiquement. Autant dire que si l’auteur avait voulu que je ne sache jamais rien de lui, c’était facile. Encore avant, il y a mettons 20 ans, il ne serait probablement resté pour moi qu’un nom sur une couverture.

Ça a beaucoup changé.

Comme beaucoup (la plupart de ceux que je connais et même ceux qui n’aiment pas ça), l’auteur, mettons qu’il ou elle se nomme &!!!))* est d’un abord facile. Page FB d’auteur ouverte, accepte toutes les demandes d’amis, 15 tweets/jours, répond aux MP : &!!!)) joue le jeu du social obligatoire. A mon avis, le social ne génère pas tant de ventes que ça. Mais vous savez ce que c’est : difficile d’envoyer chier tel blogueur qui reçoit des SP et qui a 300 lecteurs/jour, difficile de snobber M.bidule des éditions trucs, etc etc. Le milieu est petit, et on passe vite pour un reclus asocial. Beaucoup jouent le jeu, et y passent beaucoup de temps.
C’est normal : il y a une offre pléthorique en littérature. Comment exister ? Soit on est backé par un moyen/gros éditeur qui va organiser une tournée média importante, soit on est dans les 98% d’autres cas, et bon gré mal gré, il faut bien faire ça tout seul. (moi j’ai eu du pot sur mon premier livre :p)
Certains aiment d’ailleurs peut-être juste les gens.
Je suis persuadé que mes super commentaires rigolos sur Facebook n’ont pas généré une vente de quoi que ce soit probablement même pas de téléchargements de fanzines gratuits et tout. C’est mon côté dubitatif face au marketting qui parle.

Bref : &!!!)), comme tout le monde, est « facile d’accès ».
Il est super con.

Son livre est parfaitement bien écrit, encore une fois, la claque, tant en terme de style que d’intrigue que de souffle.
Mais clairement, il est super con. Ça se voit un peu beaucoup quand il s’exprime. Ce n’est pas le seul auteur super con dont j’aime la prose. Ajoutez les musiciens, les acteurs, et les autres : j’aime une énorme galerie de triste sires.
J’imagine d’ailleurs que, dans mes 500 amis FB et les gens que je croise à droite à gauche, une vaste proportion de gens ME trouvent super con.

Clairement, avant, ils n’en auraient jamais rien su, et ça n’aurait eu aucune influence. Il y a encore quelques années, « ce que pense un auteur » ne concernait pas le lecteur. Bien sûr, les stars du livre, ceux qui sont écoutés, invités partout, etc, on savait déjà. On sait que Stephen King est un Eléphant et Glen Cook un âne, ils en ont jamais fait mystère. Frank Miller est proche de l’extrême droite, Norman Spinrad est proche de l’extrême-gauche : ils font partie des 2% que j’évoquais au début. Il n’y a, disons le tout net, aucun intérêt à savoir que &!!!)) pense que les bonnes femmes devraient retourner à la cuisine ou que les voleurs de pommes devraient être torturés à Abu Grahib et qu’il nous faudrait une bonne guerre et qu’on était pas si mal que ça en 40.
Ça n’a, littérairement, aucun intérêt, et son livre est très éloigné de toutes les conneries qu’il raconte par ailleurs.

Je suis intimement persuadé que toute oeuvre de fiction est personnelle mais que paradoxalement, il n’y a pas de mélange à faire entre un texte et son auteur. Un gros con a beau être un gros con, il n’y a aucune raison qu’il ne soit pas capable de sensibilité, de projection, de réflexion, de construction. Il n’y a aucune raison qu’il n’arrive pas à sortir de sa propre boîte mentale pour explorer celle des autres. La littérature est un muscle, dit un de mes éditeurs. Il n’y a pas de raison qu’un auteur super con ne soit pas capable de muscler son propre talent pour sortir des choses super cool.

Alors je fais ce que beaucoup font : je passe à autre chose, et j’essaye d’oublier. Mais une fois que tu sais, c’est pas simple de faire comme si ça existait pas, même si l’oeuvre est totalement détachée des convictions de &!!!)). Je ne vais pas faire la liste des artistes super cons, ou plus grave, des artistes criminels, vous les connaissez comme moi, vous avez peut-être eu les mêmes réticences à lire/écouter/voir leur nouveau projet. Le faire ou non, c’est une décision toute personnelle.
Mais là, il y a un truc vicieux derrière, quand même.

Quand une rockstar commet un crime, parce que c’est une star, tout le monde le sait. Se positionner, c’est facile.
Quand un jeune auteur est super con, bah, si on réfléchit un peu, personne ne devrait le savoir. Or, qui dit marché tel qu’il est actuellement dit besoin de proximité avec son lectorat potentiel. Et on ne va quand même pas demander à &!!!)) d’arrêter d’être super con pour lisser son personnage. Il est qui il est, et il joue selon les règles. Finalement, une donnée toute nouvelle apparaît dansa l’équation de l’auteur : son rapport direct à son public. Pas un rapport par rencontre littéraire, par convention, par salon ou par dédicace. Pas une rencontre de lettre à lettre ou de mail à mail : une confrontation directe entre la pseudo-intimité numérique et le côté voyeur des gens.

Je ne fais pas mon vieux connard, hein. Les réseaux sociaux, les forums, les sites, les communautés, c’est vraiment très bien, et ça serait complètement con de revenir là-dessus. Personne n’est obligé d’y être. Aucun éditeur ne vous dira jamais « quoi t’as pas de fanpage, hors de ma société malandrin ! ». Mais c’est quand même difficile, dans un milieu atrocement compétitif, à la production infinie et aux débouchés somme toutes limités, de ne pas communiquer. Et communiquer, soit on en fait son métier, soit on est obligé d’y mettre une grosse partie de ce qu’on est. Et si on est super con, on est un peu quand même obligé de le faire savoir.

La situation actuelle, elle n’est ni mieux ni moins bien que celle d’avant, c’est trop différent pour pouvoir comparer (c’est peut-être violent pour ceux qui ont connu cet avant en question, mais moi, j’ai connu quer la situation actuelle depuis que je suis édité « pour de vrai »).

En tout cas, &!!!)) fait bien ce qu’il veut comme il l’entend, chacun gère sa barque comme il a envie. Je connais d’autres auteurs qui ont des pages officielles, des forums etc. Et qui y sont totalement neutres et « aseptisés » (je ne dis pas ça dans un sens négatifs). Et d’autres qui trollent à mort, y compris leur public.

Qu’est-ce que JE fais, moi ?
En vrai, je ne suis pas un très bon élève. La com, j’aime bien ça tant que c’est rigolo mais je peux pas être assidu là-dedans. C’est pas mon travail, ni mon kif. Tant que ça reste un joyeux bordel fou-fou, je veux bien, mais aprè, il faudrait que je puisse ne faire que ça, et vous savez, les auteurs ne vivent pas de leur plume, ça fera l’objet de mon deuxième papier.
Mon profil FB personnel est fermé comme l’anus d’un mec qui aurait bouffé que du riz pendant 50 ans, j’ai pas de page auteur sur les réseaux sociaux, mon site est un fourre-tout où on trouve autant ce genre de texte que des reviews de nanars débiles. J’ai ma page Biblio qui est à peu près à jour, et je suis « facile d’accès » si on veut : je réponds à mes mails (avec en moyenne deux mois de retard), en général j’suis pas hostile aux demandes d’amis. Par contre j’ai pas twitter parce que j’ai rien à dire, mais je songe à y aller pour suivre des trucs (mais vraiment : j’ai rien à dire sur ce mode de conversation).

Et je me prête par contre très volontiers à toute la communication « traditionnelle » : interviews, rencontres pros, conférences, lectures, dédicaces, bar-mitzvah, couscous-party et réunions Tupperwares. Même si vous avez peut-être du mal à y croire, ça fait vendre (plus qu’une punchline sur Twitter), et en plus, la parole y est relativement plus lisse et plus contrôlée.
Certains de mes lecteurs sont mes potes ou mes amis, mais tous ne le sont pas. Je veux garder ce pouvoir de NE PAS parler à quelqu’un.
J’adore le milieu littéraire, mais c’est un (tout) petit milieu. J’ai un pied dedans, mais à ne parler qu’à des gens qui baignent dedans, on devient fou et complètement à l’ouest en terme de perception du public, de la société, etc. Si tu parles qu’à des centristes toute ta vie, t’as l’impression que le monde est dirigé par François Bayrou, alors que c’est sans doute pas tout à fait exact. Alors je garde mon profil semi-fermé, je filtre pas mal, je réponds pas aux casse-couilles.
Cette année, mon nom c’est retrouvé dans quelques articles en ligne : j’ai même pas lu les commentaires (surtout pas ceux de Rue89). Je me suis juste systématiquement signalé dans les articles pour signaler aux gens qu’ils pouvaient venir me parler en MP s’ils voulaient des précisions.

C’est que, moi aussi je suis super con, vous savez. Je n’ai pas forcément envie que vous en sachiez trop à ce sujet.

* C’est peut-être un homme, une femme, peu importe, j’emploie « il » par commodité.

Le Falcam en Shorts #6 : 0 Brothers

Ce texte court a été écrit dans le cadre de la Confiture d’écriture des Soldes Steam de Merlanfrit.net

Car oui, c’est les soldes Steam, DUH.


0 Brothers

1

Il se terrait dans l’angle mort de ma wishlist, aperçu un jour au sein d’un bundle caritatif : Two Brothers.
Quand Gaben demanda ses offrandes semestrielles, je cédai à ses sirènes pour le prix d’un café ou deux. Ma pièce dans l’écuelle d’Ackkstudios.
Des promesses, trop de promesses, par ailleurs kickstartées voici cinq ou six soldes calendaires. Substitution du rétro-classique nes-snes par une alléchante esthétique gameboy. Mystic Quest, mal nommé, mais les souvenirs sont là. Et puis une aventure non linéaire, un monde dans le monde.
La mort aurait fait partie du gameplay, disait-il, l’Au-delà étant un stage jouable, une possibilité de débattre avec les ennemis terrassés, et tout ça pour constituer une trame riche, sombre, mais poétique et fraternelle sur fond d’allusions obligatoires à la pop culture.
Un maître-étalon de l’audace dans le monde étriqué des Action-RPG Indé. Dans ta face, Anodyne. La réclame était belle, mais l’expérience apprend la prudence.

3

Sans doute aurait-il fallu que la présence d’une manette Xbox logiquement substituée à un Qwerty bien lourdaud ne me projette pas dans une map de test, immense, aux obstacles mous, à la transparence aléatoire et au chaos généralisé.
Y-étais-je déjà, dans cet Au-delà tant vanté ? Quelques minutes d’errance, pénible.
Injouable pour injouable, deuxième tentative, au clavier.
Mais malgré deux tours d’un tutoriel obscur, me voilà irrémédiablement bloqué par un premier obstacle : un petit caillou. Je suis en sécurité, oui, mais coincé pour toujours sur cet écran de démarrage, triste rappel de la condition du fonctionnaire, las sous le parapluie de la sécurité doublé au plomb du quotidien. C’est qu’on m’avait vendu, dans mon escapade hors des clous, des téléporteurs vers le paradis et des poissons géants.
La mort fait partie de la vie, mais ma partie ne me laissera pas profiter de la partie de la mort.
Il ne me reste plus qu’à rentrer dans mon propre sac à dos, étrange featurette à la Judo-Boy qui, soi-dit en passant, ne fonctionne pas passé le tuto.
Au revoir, Two Brothers, jeu d’aventure sans aventure.
Désinstallé, tu garderas ton mystère.

2.

Le Falcam en Shorts #5

Aujourd’hui, je sors un cadavre du placard. Il est sale et il pue : ce que vous allez lire n’est honnêtement pas très bien. Mais pour faire un joyeux drille adulte comme moi dans le présent, il faut bien un adolescent frustré et torturé dans le passé.

parks and recreation animated GIF

J’ai commencé à écrire sérieusement heu… Quand j’avais 14-15 ans, je pense, mais il a fallu quelques années avant que j’arrête d’essayer de faire la suite de Dragonlance mélangé à FFVII mélangé à Lodoss. Vers 2002-2003, j’ai donc commencé à écrire des nouvelles, et à ne pas du tout y arriver, et à me mettre une pression assez délirante sur l’acte d’écrire. Je traînais sur des forums de fanfics de Yaoi, et dans les cercles de gens type « Editions de l’Oxymore » Bref des gens pour qui l’acte d’écrire s’approchait de la démarche de Léa « Biggie Smalls » Silhol, qui, no offense, est à 100% ce que je peux aujourd’hui identifier comme pire repoussoir à lecture.

Dans ma tête, un texte devait être nécessairement ampoulé, exacerbé, déclamatoire et gothico-romatique pour se démarquer des autres. Ce qui est con, parce que je lisais et appréciais des trucs à milles lieues de ça. Bon.
De cette période a germé un texte d’heroicfantasy intitulé « Fragrance d’Instant » (il a eu des titres encore plus cons, hein). Puisque j’en suis à dropper n’importe quoi et à jouer cartes sur table, autant aller jusqu’au bout : non seulement ce texte était pas très bon, mais en plus, la plupart des éléments sont basés sur une campagne de cartes additionnelles que j’avais créée pour Lord of the Realms II. Autant dire que le background ne vole pas très haut.

Mais c’est quand même la première nouvelle de toute ma vie qui ait été finie et pas jetée honteusement dans la poubelle. Début 2014, en triant mes dossiers, je suis retombé dessus, lui ai fait boire une bonne rasade de gibolin. J’ai pas trop touché à l’intrigue crissement ridicule, juste corrigé les pires horreurs stylistiques, enlevé des coquilles, etc.

Bon ben… Voici donc un texte un peu honteux. Bisoux.
Vous pouvez le télécharger, si vous le souhaitez.
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Voici donc le Prix Nobel de Fantasy Boutonneuse… Merci de votre indulgence, j’étais essentiellement composé d’acné à cette époque.


Fragrance d’Instant

Pourquoi, dis-moi pourquoi, Lehyre, suis-je ici à te poursuivre ?

Mon barda m’encombre, il me rompt les épaules et le cou. Faibles sont les muscles qui doivent porter tout cela. Mon haubert m’étouffe, mon bouclier me scie les poignets, mon casque me fait fondre la cervelle, et mon épée me cause un nouveau bleu à chaque nouveau pas, en me frappant le flanc.

Lehyre, ces gens autour de moi, ils n’ont rien à voir avec moi. Ils ne me voient même pas. Ils portent le cuir comme je porte une plume, font deux pieds de plus que moi, marchent cent rouées par jours.

J’ai compris tout de suite que je n’avais pas ma place parmi eux. Quand j’ai signé, signé parce qu’ils allaient guerroyer dans ton pays. Tu m’entends, Lehyre ? Pour toi, le poète un peu fou, un peu peintre et surtout si rêveur, ton bon Ian, celui-là a pris la route au milieu d’une armée.

Lehyre ! Tu lisais mes œuvres, et mes tableaux, te souviens-tu de les avoir tant regardés ? Tu les trouvais macabres ! Des scènes ignobles, n’est-ce pas ? Parce qu’au fond, je déteste tout cela. On peint ce qu’on n’est pas.

Oh, que de beauté trouvais-je à peindre toute cette laideur ! Car tu n’as pas oublié que les armes me révulsent, que mes poèmes et mes contes les dénonçaient sans relâche. Tu me disais que j’étais un fou, un idéaliste, moi, le jeune Ian frêle et hirsute. Et pour toi, j’ai remisé tout cela, attaché mes cheveux en chignon, à la mode des Barbaresques, et j’ai remisé ma plume. Car ils vont chez toi, ma Lehyre !

Ton Ian est devenu un guerrier. Petite ombre solitaire au milieu de cent mille autres.

 

Ils ne m’ont pas accepté dans l’armée régulière. Dans aucun des deux camps d’ailleurs. Les Chevaliers de Sud-Radieux m’ont dit que j’aurais à peine fait pâle figure jusque dans un rôle de piqueur ou d’écuyer ! Et les Barbaresques voulaient me laisser en arrière, pour collecter des taxes. Cette armée qui nous criait tous les jours qu’ils avaient besoin de milliers de volontaires, faisant sonner clochettes et crécelles dans les rues à toute heure du jour et de la nuit, même eux ils n’ont pas voulu de moi.

Alors, alors j’ai rejoint la grande Guilde des Guerriers. Les auxiliaires, plus barbares que les Barbaresques.

En arrivant dans ce bureau froid, je vis en pensée ton visage si fin. Me retrouver face à ces caricatures d’hommes des cavernes me glaça. Ils étaient sales, musclés, solitaires et fiers. Moi, tout petit Ian, vallon verdoyant au milieu de ces chaînes de montagne effilées, je ne voyais que ton visage pâle et radieux, tes tâches de rousseur, ta robe rouge comme une pomme mûre. Je n’entendais pas leurs jurons, ni leur grognements. J’entendais tes éclats de rire translucides et précieux comme le diamant.

Jusque dans le visage rouge et vérolé de l’agent de recrutement, c’est toi que je voyais. Il m’a demandé si je savais écrire !

Ecrire ! Ecrire ! Oui, mon pauvre ami, adipeux et répugnant Barbaresque, je sais écrire !

Il m’a regardé, et comme je restai muet, m’a dit de signer, où de faire une croix au bas d’un document spécifiant que je devenais un des mercenaires de la Guilde. Corvéable à merci par les Barbaresques, envoyé en première ligne, avec le seul équipement que j’aurais pu acheter où chaparder.

Toutes mes toiles et mes poèmes. Je les ai vendus pour trois fois rien quelques heures après ton départ précipité ! Une bouchée de pain investie dans ce glaive rouillé, ce haubert troué, ce bouclier tordu et ce casque en forme de marmite. Mon aimée, je t’en prie, souviens-toi de ce que je fus.

 

Ce soir dormons dans la Grande Lande qui sépare la Mithanie Barbaresque de Forgeblanche, un village repris paraît-il par les Chevaliers. Le début du territoire de Ravios. Ton pays. Il n’y a pas de frontière tracée dans les herbes hautes par un immense pinceau céleste.

Personne ne m’a vu, sauf un grand gaillard, bruyant, tous muscles dehors, habillé d’un pagne et d’une masse. J’ai d’abord senti les longs cheveux gras de son chignon défait sur mon épaule. J’étais en train de contempler la seule chose que je n’ai pas vendu : un portrait de toi, réalisé juste après ton plongeon, griffonné à la hâte avant de partir te rejoindre.

Je me retourne, essayant de cacher ce portrait dans ma sacoche. Mais c’est trop tard. Il me fait un grand sourire aux dents presque toutes ocres.

Mon pote, grogne-t-il en me tapant comme un sourd dans le dos. Mon pote c’est ta femme ça ?

Je hoche la tête. Je prie pour qu’il me laisse. Je ne veux pas te parler, je ne veux pas. Tu es la Guerre, tu es le Sang. Tu es de cette race qui brûle les livres pour se chauffer, tu es de ces vagabonds puants qui rôdent partout et qui chargent vers la Mort en hurlant de plaisir. Je ne veux pas te parler.

Pourtant, il s’assied en me servant toujours son sourire pourri. Pire, il sort un bout de viande de la sacoche qui pend à son pagne et me le donne. Elle est verte, mais j’accepte. J’ai mal, et manger me fait passer le temps et la douleur. Un goût âcre et salé m’emplit la bouche alors que le guerrier me regarde manger.

J’ai une femme, aussi ! Hurle-t-il.

Il parle comme si j’étais à des kilomètres. Et son haleine ! Je crois que même si j’étais effectivement à des kilomètres, elle serait incommodante.

Ah ! Fais-je en m’essuyant la bouche.

Il fronce les sourcils, comme si ce que je venais de faire était une bizarrerie.

Caroline ! Me crie-t-il encore. Une fille très bien. Elle travaille dans une forge ! Regarde, elle m’a fait ça, quand je suis rentré de la dernière guerre !

Il enlève une botte. Ca n’a pas du lui arriver depuis longtemps, car la botte glisse dans un bruit de sueur rance. En dessous, un pied à moitié en fer. Sa peau, gonflée et sale, est entremêlée de quelques plaques de fer mal soudée et rouillées.

On m’aurait coupé le pied, sans Caroline ! s’écrie-t-il en gesticulant.

D’accord !

Je m’entends lever le ton, ça ne me ressemble pas.

C’est ta première fois ? dit le Guerrier en approchant son visage.

Je hoche la tête.

Moi, avant, j’étais dans l’armée. Tu peux pas savoir comme c’était ! Des ordres, on comprenait rien. Difficile. Moi c’est pas ça que j’aime tu vois. Je veux courir dans les landes en criant, agiter une épée, pas faire des bottes avec une rapière. C’est entrer dans une ville, prendre ses rues, fracasser des portes, combattre des gardes et mettre le feu. Dans l’armée, ils organisent tout. Ils planifient et se répartissent les quartiers, il faut faire des plans d’occupation, c’est long, c’est compliqué.

Et si c’était le village de votre femme ! Si on pillait la forge de Caroline ! M’entend-je lui crier.

Il me regarda comme si je lui avais dit que j’étais un éléphant. Il avait parfaitement compris, mais n’arrivait pas à donner un sens à mes paroles. Il passa à autre chose.

T’as rencontré la tienne comment ?

Question posée de sa voix forte et grasse.

 

Lehyre, même avec cet homme qui me répugne et dont je fuis la conversation, je te vois encore. Quand il t’évoque avec sa langue noire et son palais puant, le souvenir de notre rencontre s’impose à moi avec toute la délicatesse dont cette vie peut faire preuve.

Peindre sur la Terrasse qui surplombait l’allée aux Casernes, seul. Un endroit fantastique. Tous les jours, je m’installai ici. Au fond du paysage superbe, le lac de Mithanie, rouge dans le crépuscule. Parfois, une galère en manœuvre venait en fendre les flots. Quand ils hurlaient vraiment, les contremaîtres se faisaient entendre jusqu’ici. Des paroles de guerrier qui faisaient frémir le lac de mécontentement.

Le lac était simplement masqué ça et là par les plus hauts minarets de la cité Barbaresque. Dès que le soleil émergeait de l’horizon, ses rayons se mêlaient aux reflets du lac sur ces cimes dorées. Puis des maisons, encore et encore, aux toits plats. Une femme, tous les jours, venaient prier et regardait le lac, longuement. Puis, juste en dessous de moi, la vaste allée aux Casernes. De longs bâtiments gris où reposaient guerriers et militaires. Je venais peindre avant que le soleil fût haut. Aussi, les militaires ne faisaient encore guère de bruit. Seuls les marins travaillaient de si bonne heure. Les autres ne partaient en manœuvre que plus tard.

C’était parfait ! Peindre le lac et ses ombres rayonnantes, doux oxymore se formant dans mon esprit bouillonnant.

J’étais parfois presque pris d’une aboulie totale devant ce paysage somptueux. Tout s’y mêlait, les horreurs de cette Guerre, la beauté de cette ville, et tant de nature. Alors, souvent, je ne peignais rien. Où je jetais tout. Je n’avais vraiment conservé qu’un croquis de la femme priant, une vue nocturne du lac, et une fantaisie où j’avais mêlé un minaret aux vagues du lac, j’avais vendu ou remisé tout le reste au fond de mes cartons.

Mon œil artiste n’aurait jamais construit de tours si basses. Il s’en serait fallu de quelques mètres de plus pour que tout entre en conjonction. La clé était là, je le sentais. Si le Minaret du temple du Prince Saveen avait été plus grand de quelques mètres, le lac, le soleil, les casernes, les autres minarets auraient formé un ensemble de réflexion, de lumière un mélange si fantastiquement parfait que tout mouvement dans ce cadre aurait été le motif d’un tableau.

Puis, toujours, le soleil finissait part grandir, et l’allée aux casernes s’emplissait de valets, d’écuyers, de Barbares, d’archers et de toute une foule de déplaisants, vulgaires, puants guerriers. Toujours, je rentrais chez moi, où j’allais de l’autre côté de la terrasse, jusqu’à la galerie fermée qui débouchait sur la rivière Drahk.

Lehyre, tu étais la par hasard, n’est-ce pas ? Car c’est bien entre ces deux points que nous nous sommes vus pour la première fois.

D’abord, j’ai haï ton visage. Parce que je ne pouvais le comprendre. Si rousse, si pâle, et fine, et pourtant si radieuse. J’avais encore une vision des choses qui cherchait trop l’harmonie, et je ne pouvais la voir. Je pensais que tu n’étais pas harmonieuse. Quel imbécile, quel fat je fus !

J’ai compris le deuxième jour. J’ai compris quand nous nous sommes parlés. Exactement au même endroit. Tu te souviens, dis moi ?

Tu riais de moi. Je passai devant toi, te regardant sans te comprendre, et tu t’es mis à partir d’un grand rire clair qui agitait tous les pans de ta robe. Là, j’ai compris à quel point tu étais irrévocablement un être tout entier fait d’harmonie. Ma Lehyre.

 

On ne se comprenait pas bien, hein, Lehyre ? Toi tu aimais les hommes francs, les durs, ceux des Casernes. Tu fricotais avec eux. Je le savais, car, très vite, je te suivais de loin en loin.

Les femmes, même toi, elles disent attendre le Prince Charmant. Mais pourtant, moi, je finissais toujours seul devant ma toile, armé d’un bout de bois coloré, et toi, dans les bras d’un homme de la Guilde qui t’aurais ébloui par quelque grognement bestial. Si j’avais compris plus tôt… Rien ne serait arrivé n’est-ce pas ?

Les Guerriers de l’Art mènent une guerre impossible à gagner.

Tu t’intéressais à moi comme une on s’intéresse au spectacle d’un fou. Tu me regardais peindre, te peindre. Tu te laissais faire, comme un jeu.

Je suis vite devenu une de tes fréquentations. Tu me considérais comme ton guide dans cette partie de la ville, et je te faisais rire par mes idées folles, jurant avec la saleté de cet endroit dont je tentais de percer la beauté. Tu acceptais mes dessins de toi avec des petits rires. C’était un matin, alors que je peignais ton visage, mêlé à celui du Lac, derrière toi. Tu étais appuyée sur la balustrade de la Terrasse, et là, en te regardant, j’ai compris que tu n’étais pas d’ici. Je ne savais rien de toi. J’en savais moins que les Barbaresques avec qui tu passais tes nuits. Te souviens tu Lehyre de ce que nous nous sommes dit ?

Mon bon Ian, quand tu peins, avais-tu dit en riant, on dirait que tu viens d’un autre astre.

Je cherche une image, un mouvement parfait ! t’avais-je répondu, enthousiaste comme à chaque fois que tu me portais de l’intérêt.

Mais je ne bouge pas ! t’étais-tu amusée.

Ma peinture ne bougera pas plus que ne le font mes poèmes où mes contes, ma Chère. Il n’empêche que je figurerais une perfection, un instant parfait, et je sais que tu peux m’offrir cela.

Mais comment ?

Ne fais rien, contente-toi d’être victime de mon pinceau comme l’innocent livré à l’épée Barbaresque.

Mais tu hais ces épées, n’est-ce pas ?

Mon pinceau fige. Il ne tue pas.

Et pourquoi moi ?

Tu es un tout. Indépendante de tout le reste ici. Tu ne fais pas partie du décor, et en tant qu’Etre Vrai tu peux produire un mouvement absolument parfait, je le sais.

Peut-être parce que je suis étrangère à cette ville. Ou alors, tu es fou.

C’est là que j’ai compris que non seulement tu n’étais pas de cette cité, mais qu’en plus, tu n’étais pas du tout des territoires Barbaresques. Tu étais différente d’ici. Tout te traversait, rien ne semblait avoir de prise sur toi, comme une fée au milieu des hommes, indifférente aux contingences des mortels.

Je n’étais pas du genre à t’en demander plus, Lehyre, tu le sais, tu le sais bien. Aussi avons-nous continués à entretenir notre mystère mutuel.

Mais je sais que tu savais tout de moi. Tu lisais en moi comme on le ferait dans un livre. Cela m’agaçait, car j’avais l’impression de ne pas valoir mieux que les brutes que tu fréquentais. De quoi te parlaient-ils, ceux-là ? De hauts faits d’armes ? De villages en flamme ? Quand je t’en parlais, tu ne faisais que rire.

 

J’étais affreusement, radicalement jaloux. Je ne te voulais que pour moi, et pour ma toile. Je te privais même à mes autres arts. Je me défendais d’écrire la moindre élégie sur toi, désormais. Je ne t’écrirais pas, ne te sculpterais pas. Parce que je te voulais sur ma toile, dans la figuration de ce mouvement parfait. Et rien que pour moi, mes seuls yeux.

Ma jalousie m’a rendu fou, mais tu m’as pardonné, non ?

Tu sais que je regrette atrocement ce qui s’est passé il y a quelques mois. J’aurais du être raisonnable, et te consacrer un amour pur et sans ressentiment. Mais je n’ai pas pu. Tu étais trop mystérieuse, trop étrangère, tu m’as repoussé avec une douceur qui s’est répandue dans mon cœur comme un poison.

Tu m’as simplement dit non en riant comme tu le faisais toujours. Tu as fini de me rendre fou, pour de vrai.

Le soir même, alors que je rêvassais, te maudissant puisque je t’aimais, assis sur la galerie au dessus des Casernes en regardant les guerriers maudits rentrer dans leurs baraquements puants de sueur et de bière froide, ils sont venus.

Trois brutes de la Guilde, habillés de cuir et faisant gonfler leurs gros muscles et leurs grosses veines pour éloigner la foule autour de moi.

Le plus grand des trois, un roux aux yeux gris, posa sa main graisseuse sur mon chevalet et me sourit. Mon regard filait vers mes affaires de peintures qu’il allait me falloir laver. Je me demandais ce qu’ils allaient faire, mais ils n’étaient pas venus pour moi. La Guilde, officiant à la place d’une armée trop occupée, menait une subtile enquête.

Petit, me fit le roux, tu es souvent là, toi…

Je viens peindre, répondis-je d’un air absent alors que mes pensées convergeaient déjà vers toi.

Ouais, fit l’autre. La Guilde est infiltrée par des espions.

Je ne le regardais pas en face, je l’écoutais à peine. En réalité, je regardais le deuxième, qui, du bout de son gourdin, s’amusait à soulever ma planche à dessin pour la pousser à la limite du déséquilibre.

On sait qu’une des espionnes vient de chez ces porcs de Ravios, ces chiens vendus à la cause des Chevaliers…

Là, tout s’est assemblé dans ma tête. Ta présence s’expliquait donc ainsi ? Tu me repoussais pour aller entretenir le feu de cette guerre ? Je ne l’ai pas supporté ! Tu n’étais plus ma belle étrangère si parfaite, tu n’étais soudain qu’un des pions de ce conflit avilissant. Tu te salissais pour livrer je ne sais quelles informations à ces sauvages. Tu ne valais soudain plus rien, tu étais au même niveau que ce sauvage qui retournait mes toiles du pied pour ricaner sur les esquisses de courbes féminines.

C’est une des filles qui viennent au casernes, mais on sait pas encore laquelle. Y’en a pas une qui te semble suspecte ? Du genre qui aurait des rendez-vous régulier, j’sais pas.. Tu saurais… Eh, machin, tu m’écoutes ?

J’ai regardé le rouquin avec des yeux fous. J’ai ouvert la bouche, de l’air en est sorti, et la haine et l’amour me submergeant, je t’ai vendue. Mon cœur s’est déchiré, je me voyais déjà brûler mes toiles et me pendre.

Elle s’appelle Lehyre. Elle vient ici tous les jours. Elle est arrivée en ville il y a quelques semaines. Elle vient d’une autre ville, et elle est ici à heure fixe. Je ne sais pas d’où elle vient.

Ouais, elle ressemble à quoi ?

Votre imbécile d’ami est en train d’écraser son portrait ! hurlai-je.

Le Guerrier me regarda avec des yeux ronds. Je lui fourrai le portrait dans la main, et, ramassant mes affaires à la hâte, je suis parti en grand fracas. Tout était fini. Je pouvais renoncer à toi, à ma perfection, et à ma vie.

 

Le lendemain, Lehyre, tu ne le sais peut-être pas mais j’avais prévu d’en finir. Nous nous sommes vus pour la dernière fois de l’autre côté de la galerie, au dessus de la rivière. J’avais prévu d’y mourir. J’avais investi auprès d’un marchand d’amertume et j’avais devant moi un petit godet plein de poison.

J’allais rédiger une dernière poésie, expliquant ma mort à mes rares relations, avaler le poison et me mêler aux eaux du fleuves. Peut être mon corps inerte serait convoyé vers les eaux si splendides du lac ? Ce serait une forme de fin honorable, pour un misérable tel que moi.

Car à cet instant, si je pensais que tu ne valais pas mieux que les Guerriers de la Guilde, moi je valais encore moins. J’étais un petit artiste névrosé, jaloux traître et meurtrier. Un moins que rien.

Je me penchais à la balustrade. Derrière moi, le soleil se levait sur le lac. Je ne me jugeais pas digne de regarder ce paysage somptueux à nouveau. Je regardais les eaux encore noires du fleuve. Lehyre ! Tu ne peux pas savoir comme je t’en voulais de hanter avec tant de douceur ton esprit. J’avais agi par jalousie… c’était moi qui était hors de ce monde… Même s’il te salissait, ce monde, Lehyre, ma Lehyre, je ne pouvais pas m’empêcher de t’aimer. Ton Ian allait mourir de honte et d’amour.

Une dernière fois, je regardais les eaux sales et noires. Ma main se porta en tremblant vers le godet mortel et c’est là que tu sauvas ma vie, après me l’avoir révélée.

J’entendis un bruit terrible dans la galerie. Des passants hurlèrent, deux étals s’écrasèrent avec fracas. Je me retournai, et je te vis.

J’ai immédiatement su ce qui allait se passer, tu sais. J’ai bien vu que ta robe écarlate serrée bougeait d’une manière particulière, alors que tu courrais comme une guerrière. Penchée en avant, élançant tes bras pour soutenir ton élan, le regard dur, un poignard ensanglanté à ta taille. Tes cheveux battaient ton dos, attachés de manière sévère et serrée. Lehyre ! Ta beauté se muait en force sauvage. J’ai eu une bouffée de haine pour ton apparence martiale et barbare, mais ta manière de bouger, j’y ai senti une incroyable perfection.

Derrière toi, les trois hommes de la veille courraient en ravageant tout ce qui n’étaient pas de pierre dans la galerie. Leurs épées rouillées volaient, fracassant le bois, épanchant la haine. J’eus un vague aperçu de ce qu’était une charge de la Guilde. Tu sais, ma chère Lehyre, je vais vivre ça dès demain, et nous seront des centaines.

Indomptable furie courant dans le levant.

Tu t’es approchée de moi en m’adressant un bref sourire. Tu avais quelques secondes d’avance sur les Barbaresques puants qui accouraient. Tu t’es brusquement arrêtée et tu t’es placée le dos contre la balustrade. Tes mots, ma Lehyre, tonnent encore en moi comme l’irréversible verdict de mon incapacité à périr sans t’avoir revue.

Regarde, mon bon Ian. Ce sera le mouvement parfait.

Ton incroyable saut demeurera en moi.

A Jamais.

Tu tourbillonnais sur toi-même comme un astre, tes bras enserrant ta taille et faisant virevolter avec perfection les plis de ta robe. Ton corps décrivait un arc de cercle parfait qui allait doucement, à la vitesse la plus lente possible fendre les eaux noires du fleuve dans lequel j’étais celui qui un instant plus tôt voulait plonger.

Je vis avec précision chaque minuscule petite image de se mouvement s’étendre dans mes yeux. C’était extraordinaire. Tu avais atteint la beauté absolue. J’étais un homme heureux, je pourrais peindre jusqu’à la fin. J’ai su immédiatement qu’il fallait que je te revoie, c’était l’évidence même. Je te peindrais un million de fois Lehyre, puisque je pouvais désormais t’associer au mouvement parfait.

Je nageais dans une béatitude absolue, quand tes poursuivants m’ont bousculé avec fracas. Ils sentaient la sueur et la graisse. L’un d’entre eux ne put s’arrêter et passa par dessus la balustrade. Il tomba lourdement dans les eaux sous les rires gras de ses compagnons. Il rejoignit la rive en barbotant. C’était celui qui avait joué avec mes toiles, la veille. Ils s’acharnaient donc décidément à détruire toute ma vie d’artiste, ces ignobles rustres.

T’as fait un sacré bout de plongeon, Godor ! s’écria le grand roux.

T’as des traces de la greluche, où tu prend juste ton bain de l’année ? demanda l’autre.

Aller vous faire foutre, meugla l’autre en essorant ses vêtements. De toutes façons, cette grognasse n’est pas prête de remettre les pieds ici.

Dommage ! Je lui aurai bien montré ma technique d’enquête pour les catins qui viennent nous espionner !

T’es même pas capable de pisser droit avec ton machin.

Bon allez faut quand même prévenir le chef !

De quoi ? Que t’en as une petite, tordue et vérolée ? éructa Godor depuis la berge du fleuve.

Ils éclatèrent de rire en se tapant dans le dos de manière bourrue et en lançant des cailloux à Godor. Juste pour s’amuser. D’ailleurs, même Godor riait… J’avais envie de les frapper pour qu’ils m’achèvent, mais l’envie de toi fut la plus forte.

Je leur demandai :

La… l’armée embauche toujours ?

Le roux se tourna vers moi et hocha la tête.

Ils fournissent pas d’équipement, mais ils prennent tout le monde. Il va y avoir une foutue attaque sur Ravios maintenant qu’on sait qu’ils sont passé du côté de ces gonzesses de Chevaliers. Faudra des gens pour… Eh, tu m’écoutes, petit gars ?

J’étais en train de ramasser mes affaires. Je vis que le roux piétinait ma serviette de toiles, sans vraiment s’en rendre compte. Je laissai tout ici, je vendis ce que j’avais chez moi, et comme je te l’ai dit, je me suis rendu à l’armée, qui m’a refoulé. J’ai essayé d’aller au Consulat de Sud-Brillant, qui m’a claqué la porte au nez. Alors j’ai fini à la Guilde, misérable dans mon vieil équipement de troisième main qui me faisait souffrir le martyr. Je n’avais plus que cela et un portrait de toi ma tendre douce et parfaite Lehyre. Je veux te revoir bouger.

 

Mon compagnon Barbaresque vient de s’endormir. Il appuie sa tête contre moi, comme si j’étais un édredon. Il bouge en dormant, et il grogne le nom de sa femme.

Je déteste cet endroit. Demain, nous déferlerons sur Forgeblanche, puis nous ferons une percée rapide jusqu’à Ravios, où, si j’ai bien compris, un commando est en train de saboter le pont-levis. Je ne veux qu’aller jusque là, jusqu’à Ravios et quitter toutes ces armes et t’emmener avec moi. Et je pourrais te peindre pendant toute l’éternité. Et petit à petit, l’image de cet Univers de la Guilde s’effacerait de mon esprit. J’oublierais les tortures des armures, j’oublierais les odeurs de sang et de transpiration, et même le vent salé de la Grande Lande, et les vapeurs de bières qui volent, même si l’on se place loin du chaudron autour duquel festoient quelques mercenaires Barbaresques.

Je finis par m’abandonner et je rêve de nous. Je revois chaque fragment d’instant de ton plongeon.

La nuit est terrible, mis à part ce doux rêve. La vie ici est intolérable. En plus des douleurs de la marche dues mon armure, il faut que je me contente pour récupérer d’une oreiller fait avec mon paquetage et d’une natte de paille donnée par la Guilde. Je me réveille encore plus meurtri et épuisé que la veille.

Autour de moi, les barbares s’agitent, s’échauffent, se promettent de ramener des têtes, des femmes, font des paris. Certains prient des dieux obscurs. D’autres encore se saoulent, espérant doper leur perception de la bataille, je pense.

Mon compagnon est accroupi, et tient son épée dressée devant lui. Voyant que je le regarde fixement, il me fait un pauvre sourire.

Je vais crever, moi, aujourd’hui.

Je ne répond pas. Je ne sais pas ce qu’il attend que je lui dise. Si tu ne veux pas mourir, alors rentre chez toi ! Puisque tu as une femme, va donc t’occuper d’elle, au lieu de traîner tes muscles de lutteur dans cette Lande qui va se couvrir de ton sang !

Mon épée est émoussée comme c’est pas permis, mon pote. Et je crois que je pourrais pas courir, mon pied me fait mal. J’peux pas me battre comme ça. J’vais y rester, j’en suis certain.

Alors restez là, lui dis-je d’un ton morne.

Pour me faire exécuter pour rupture de contrat ?

Il fallait rester avec votre femme.

Il me regarde. Nous pourrions certainement échanger des arguments pendant des heures, mais le cor Barbaresque retentit soudain. Tout le monde se dresse et regarde vers le Nord de la Lande. La garde minuscule du village de Forgeblanche tente le tout pour le tout et déboule vers nous. Nous sommes des centaines, ils ne sont que quelques poignées. Je vois des armures légères, des fourches, des glaives minuscules. Nous allons les tailler en pièce.

Les Barbaresques se ruent vers le petit groupe de défenseurs. Je suis entraîné par le mouvement à peine une seconde après avoir fini de m’équiper. Je ne veux pas y aller, Lehyre, pas devenir comme eux, mais on me pousse et me bouscule, je crois qu’un homme m’a donné un coup de pied pour que j’avance, et en deux temps trois mouvement, me voilà courant et grimaçant vers les pauvres miliciens. Je suis au milieu des cris et d’un coup c’est le choc, le chaos. Les cris de douleur et de haine, partout. Le sang qui gicle à gros bouillons comme on peut décharger sa haine sur une toile. Et tout ceci est réel. Ce chaos, cette totale aversion que je ressens envers eux est désormais poussée au paroxysme. Je voudrais balayer ces armées d’un geste pour fuir, t’enlever et demeurer seul avec toi.

On dit que les guerriers vivent et meurent seuls, prisonnier de ce que dicte leur bras. En tout cas, je crois que je suis le guerrier le plus seul qu’on puisse imaginer.

Avant que je ne me sois approché à moins de trois mètres de l’ennemi, tout est fini. Pas de surprise, les Barbaresques ont massacré les miliciens. La plupart sont démembrés, tordus au sol. Un seul demeure debout, le visage lacéré, une flèche dans le cœur, empalé sur une pique. Du sang s’écoule encore de ses blessures.

Un capitaine réclame le silence, qu’il obtient en donnant des coups dans le tas du plat de sa hache. Il désigne le cadavre empalé.

Quelqu’un sait écrire ?

Un ange passe. Au bout d’un moment, une armoire à glace lève la main.

Moi, mais seulement le Vérien, et seulement mon nom.

Il se fait bousculer par ses compagnons hilares. Je finis par leva la main, exaspéré par la bêtise de cette horde.

Toi Gringalet, tu sais écrire en Raviotien ?

On dit en Raviote, lui dis-je d’un ton sec en m’approchant.

Bon, alors fais comme que je te dis d’écrire.

Il me tend un bout de craie et une planche en bois et me dicte «  pour ces porcs imbéciles de Ravios : la Guilde a encore plein de piques. » et il éclate de rire.

Je me contente d’écrire «  Je suis désolé, Lehyre » et je dis que c’est fait. Il m’arrache la pancarte et la fourre dans la bouche du cadavre empalé, sous les rires bruyants de mes compagnons.

Les vagues espoirs que j’avais nourri sur l’esprit d’aventure et de franche camaraderie qui régnaient à la Guilde s’effondrent. Je suis vraiment perdu au fond d’un astre qui n’est pas le mien.

Après que les quelques hommes les plus belliqueux de la troupe aient pu cracher sur les cadavres refroidissant, nous prenons la route vers Forgeblanche.

 

Au bout de quelques minutes de marche, mon compagnon de la veille me retrouve pour mon malheur. Il me fait un grand sourire un peu tremblant et recommence à hurler, couvrant les bruits de bottes et de fers, et les hurlements même des autres Guerriers. J’ai été dur avec lui, mais on dirait qu’il ne m’en veut pas. Il n’a pas l’air de s’en souvenir.

C’est vrai que tu sais écrire alors ?

Oui. J’ai appris.

Caroline elle sait lire. C’est pratique pour, tu sais, les commandes, compter l’or.

Puis il m’agite son épée sous le nez. Elle est entière mais fendue à la base. Et elle sent la graisse humaine.

Tu vois ? Elle s’est fendue quand j’ai embroché un des types de la milice. J’ai un peu la trouille tu sais ?

Pensez au corps de celui dans le corps duquel votre épée se brisera ! m’entend-je lui rétorquer, aigre.

Ca sera pas de chance pour lui, ça fait super mal ! s’esclaffe-t-il en levant une jambe pour frapper son pied de fer.

Je le regarde hébété. C’est incompréhensible, Lehyre. Tu ne peux tout de même pas appartenir à cette horde de Barbare. C’est donc ça, l’esprit d’un Guerrier ? N’est-ce pas une vaste contradiction ? Ou y-a-t-il quelque chose que je n’arrive pas à saisir ? Un pan d’existence ou vivre et mourir comme eux est souhaitable et honorable ?

Mes réflexions sont interrompues par la cohue des premières lignes, si on admet que notre vaste meute ait des lignes.

Ils sont en train de charger en hurlant. Je remarque que devant, on voit quelques arbres et que les touffes d’herbes de la lande salée deviennent des prairies. Nous sommes à la Frontière. Devant nous, on voit la fumée de quelques huttes. C’est Forgeblanche.

Je voudrais ne pas te dire tout ce qui se passe, quand nous entrons dans le village.

Quand moi je parviens aux premières huttes, les dizaines de fous qui me précèdent ont déjà mis à feu et à sang la plupart des bâtiments.

Des villageois hagards marchent dans les rues, nus ou ensanglantés, fauchés par les épées qui volent au hasard. Le ciel devient rouge, les cris et les rires se mêlent. Une femme se fait violer devant tout le monde. Elle est à l’agonie et sera probablement morte quand le Barbare aura fait son office et froide quand ses amis en auront terminé.

Je me terre d’horreur contre un mur. Faites que ce ne soit qu’un rêve et que je n’ai pas à y participer. Faites que je ne sois en réalité qu’un des sujets immobiles des tableaux macabres que je peins pour dénoncer ces horreurs. Faites que je sois avec toi !

La seule chose qui me ramène à la raison, c’est une torche volante, à un mètre devant moi, qui s’écrase dans la chevelure d’une vieille femme.

Une seconde plus tard, j’entends les chefs de la Guilde crier pour obtenir le calme.

Nous laissons en plan les quelques survivants nous maudire et quitter les lieux. Les chefs nous ordonnent de raser tous les bâtiments et de les incendier. Je m’exécute avec les autres. Eux crient de joie, moi j’essaye de ne pas pleurer de rage.

 

A peine le village incendié et pillé, nous filons vers l’étape suivante de notre mission, de notre massacre. Pour moi, ça sera la dernière : nous arrivons à Ravios. Ton castel. Il te ressemble un peu : gracile et d’allure imprenable. Il semble que la place forte ne soit que militaire, je ne vois pas de ville aux alentours des remparts.

Je regarde distraitement les donjons aux cimes effilées en cuivre. Il y a quelques meurtrières vides, où qui ont l’air vides. Je rêve un peu, un monde s’esquisse comme à chaque fois que je regarde un bâtiment. Ta forme, peu à peu, se dessine derrière ces murs. Et une bourrade me ramène à la réalité. Mon compagnon à l’épée fendue.

Mon vieux, va falloir revenir sur terre. T’as entendu le chef ?

Bien sûr que non ! Comme si j’entendais ce que beugle ce porc avec ma marmite bouillante sur la tête. Et je n’ai aucune envie de l’écouter, pas plus que je n’ai envie que tu continues à me parler.

Il a dit que notre unité été sélectionnée pour prendre la chambre royale.

Je ne savais même pas que je faisais partie d’une unité. Mon compagnon me répète les instructions du chef, qui finissent de me fendre l’âme par leur subtilité.

Quand le pont-levis serait saboté par notre commando, nous n’aurions qu’à foncer en criant, droit devant sous une pluie de flèche, en espérant que les autres pourront neutraliser les gardes tandis que nous monterons les escaliers royaux pour faire rendre gorge au Roi de Ravios et à sa garde.

Investir une place aussi symbolique nous était en principe interdit, à la Guilde. Aussi, dès que le roi serait mort, nous devrons repartir. Au pire, nous serons repartis dans une heure. Une heure ! Lehyre, c’est le temps dont je dispose pour te retrouver, et disparaître avec toi, me retirer dans un désert et te peindre à jamais. Je jure que mon combat commence ici : je vais te soustraire à ce monde sale.

Je me surprends à y croire su fort que je serre mon épée. Moi, serrer une arme ! Mais vouloir te dérober au monde me donne toutes les énergies.

Nous nous arrêtons à une centaine de mètre des remparts. Une onde de silence s’écrase sur nous et traverse notre colonne. Au bout de quelques secondes, nous entendons des cris entre les créneaux. Des hommes hurlent des ordres. Je ne connais rien à la guerre, mais si nous restons ici, immobiles, nous allons nous faire balayer par des centaines de flèches.

Nous voyons des arbalètes jaillir entre les meurtrières et les créneaux. Une certaine tension règne parmi nous. Et si le commando n’était pas là ?

Une horrible pense me traverse. Si je meurs ici, je ne pourrais plus te revoir, Lehyre, plus te peindre, te penser, t’écrire, te lire ?

Un cri me glace le sang. Lentement, le pont-levis se détache de la porte de Ravios. Puis s’écrase dans un bruit de fracas monumental de notre côté des douves. Une brèche béante dans le château luxueux. Les chefs de la Guilde nous hurlent de charger, et je suis entraîné dans la masse alors que des carreaux commencent à me siffler aux oreilles. C’est mon premier vrai combat. Les deux autres n’étaient que des massacres. Ici, je risque ma vie, je risque de ne plus pouvoir te…

En entrant dans Ravios, je suis frappé de stupeur. Quelle incroyable, improbable, extraordinaire beauté ! J’ai à peine le temps d’entrevoir ces murs aux couleurs d’airain, ces chevaux grandiose, ces hommes en armure rutilantes et ce servantes aux robes d’éther. Et nous déboulons comme une marée puante dans cet enfer.

Des hommes nous font face. Je ne suis pas en première ligne. Devant moi, il y a une rangée de barbares dont mon compagnon, et encore devant, les plus valeureux soldats de la Guilde. Le contact se fait entre eux et les chevaliers de Ravios dans un bruit terrible d’armes et de corps s’entrechoquant. J’entends couler le sang, et un homme s’affaisse juste devant moi. Knördn, le vétéran se retourne vers nos deux rangées et se met à hurler.

Restez pas là ! On les retient. Filez dans la chambre du roi !

Il est manifeste qu’ils attendaient une attaque. Il y a des gardes partout. Mais ils ne s’attendaient pas à être trahi, et notre vague déferlante de guerriers destructeurs les prend de court.

Moi, mon compagnon et quelques autres courons vers les escaliers royaux, à quelques mètres devant nous. A chaque fois qu’un groupe déboule, un Barbaresque les retient. Bien vite, il n’y a plus que moi, mon compagnon et deux autres. Nous courrons dans de grands escaliers dégagés. En haut, la chambre du Roi, que deux hommes tentent de barricader.

Dans la cohue, les gueux courants, les soldats, partout, je te cherche du regard. Dès que je t’aurais trouvé, je quitterais ces rangs pour t’emmener ! Mais en attendant, j’avance, et je te cherche. Je suis si près, Lehyre, si près de mon but ! Je suis aux portes de ta demeure.

Un de nos compagnons prend à partie les deux gardes. Il en décapite un en hurlant. Des flots de sang se répandent sur son chignon blond. L’autre se défend mécaniquement en lui plantant son épée dans le ventre. Pas de chance pour le Barbaresque, il était torse nu. Le dernier geste de l’homme de la Guilde et se serrer son assassin par la taille et de se précipiter dans le vide. Ils s’écrasent trente mètre plus bas, et je réalise combien je suis haut.

D’un vague regard, je regarde la guerre d’en haut, mille fois plus réelle que dans mes tableaux et dans le spectacle de l’Allée Aux Casernes. Vu d’ici, ça ressemble juste à une indescriptible cohue grouillante, informe, sans âme, sans cohésion, sans art. La guerre, ça ne ressemble à rien. Et, vu d’ici, une horde de Guerrier ça n’est qu’un amalgame confus de fourmis nerveuses. C’est pour cela que le Guerrier doit être seul. Parce que dès qu’il s’accumule, s’amasse et se mêle, il devient une forme grotesque dont les agissements n’ont aucune signification.

Si j’étais un Dieu, Lehyre, je les disperserais d’un geste pour leur donner une forme, un mouvement cohérent. Pour qu’ils deviennent art.

Une fois de plus, quelques secondes de rêveries inutiles. Un homme sans tête inonde mes jambes de jets de sang de plus en plus lents et brefs. Mon compagnon à l’épée fêlée et l’autre viennent d’enfoncer la porte du Roi. Nous entrons en criant. Du moins je pense avoir crié aussi, ayant la ferme conviction qu’une fois passé cette porte, je te trouverais et deviendrais ton héros, t’enlevant vers un paradis créé à la force de notre volonté.

Mais tu n’es pas devant mes yeux. Je ne vois que trois personnages lourdement harnachés qui agitent des masses en protégeant un vieillard apeuré. Derrière, il y a des portes. Je suis certain que tu dois être là. Si tu es espionne et courtisane, tu dois être dans le palais, quelque part ! Je vais en finir avec cet endroit et te trouver.

Mon camarade et son voisin se battent avec ardeur contre les gardes du Roi. Un troisième se rue sur moi. Je ne parviens pas à distinguer quoi que ce soit dans son casque intégral. Est-ce qu’il me regarde avec haine ? Est-ce qu’il veut me tuer sincèrement ? Me prend-il pour un Barbaresque ? Je lève mon épée, et je bloque la masse d’arme. Une onde de douleur me parcourt le bras et je tombe en grimaçant.

Je vais mourir ?

Je crie ton nom en pensant que cela sera mon dernier mot. Mais mon agresseur se fige et se retourne. Mon compagnon vient de me sauver la vie, et son épée s’est brisée dans l’armure de mon agresseur. Dans ton armure, Lehyre. Tu abats ta masse dans son crâne qui expire en silence. Bizarrement, son pied de métal se tord un peu, et tu te retournes vers moi.

Ton casque est tombé, guerrière. Tes cheveux se déroulent sur ton armure. Tu te vides de ton sang sacré sur moi. Tu me fais un petit sourire. Tu t’agenouilles. Tu me prends par la main. Je suis sans forces à un point tel que je me laisse entraîner par toi, mourante. Derrière moi, le Seigneur de Ravios meurt en criant, embroché par le survivant de notre escouade.

Tu m’entraîne jusqu’au bord des escaliers. Tu poses un pied sur la rambarde. Je comprends immédiatement.

Mon Bon Ian, maintenant tu va devoir affronter ce triste univers tout seul.

Tu refais exactement le même saut. Pour la seconde fois, chaque étape de ton mouvement se déroule devant mes yeux, souligné par un arc de sang qui se forme alors que tu disparais vers l’informe cohue dans la cour de Ravios.

Tu es engloutie, ma Lehyre à la forme parfaite, essentielle monade absorbée par cet agrégat barbare.

 

Maintenant, je suis tout seul. Je suis tout seul.

Je suis tout seul au milieu d’une foule, sans toi, sans plus jamais toi. Je suis accroupi, et je tiens mon épée devant moi, droite. Elle est fendue. J’ai du l’ébrécher contre ta masse.

Un étrange sourire éclaire mon visage.

Au bout d’un temps, un gros lard me tape sur l’épaule. Nous allons bientôt lever le camp, et commencer notre incursion à Sud-Radieux.

Que fais-tu, Guerrier ?

Je vais crever, moi, aujourd’hui.

Maigre hommage à mon sauveur. Je ne pense pas que je parlerais à nouveau. Au mieux, un cri s’échappera de moi, comme un trop plein d’air saisissant sa dernière chance.

Ou peut-être que je dirais ton nom.

 

Le Falcam en Shorts #4 : Pépins 2014

Bonjour les amis. J’ai passé plusieurs jours sans rien poster non pas par dédain ou mépris à votre encontre, mais parce que j’avais d’autre trucs à faire dans la vraie vie (haha non ne vous inquiétez pas, elle n’est qu’une légende, en vrai j’avais la flemme).

Chaque année, je participe au Prix pépin (concours de nouvelles en moins de 300 signes). Je suis assez mauvais dans cet exercice -donc je ne gagne pas- mais je participe parce que j’aime bien le concept, et j’aime bien créer sous contraintes. Alors voilà mes 4 créations de l’année. Objectivement, c’est de la pisse de chat à côté de ceux qui ont/vont gagner. Il est encore possible de voter pendant quasiment trois semaine pour votre finaliste préféré. Faites-le :O

Grands Bonds en Avant
Une Statue d’Humain dans le sable, à demi-ensevelie. Puis une de singe, de girafe, de pangolin, de cafard. Il décida à la vue de cette dernière qu’il était vain de continuer à voyager vers le futur.
Le Plombier X’ziguurã
Nous en arrivâmes à la même conclusion avec l’Hyperministre de l’Intérieur : le mur de séparation serait paradoxalement si coûteux à construire que c’est par milliards que nous devrions importer de la main d’œuvre depuis les galaxies voisines.
Dancefloor en bouillie
Journal du Docteur Wex. Planète 872, Jour 1. Trouvé une platine musicale primitive dans un temple dédié à la danse, et déchiffré la graphie insolite. Dubstep, dubstep, dubstep. Fichons le camp.
DLC
Ils entrèrent dans la chambre de l’Empereur et firent face à la plus grande révélation que vous découvrirez si vous souscrivez dès à présent à un compte Pépin Prémium (nombreux autres avantages inclus !!!)

Le Falcam en Shorts #3 – L’or de Yap

Contexte : en 2005-2006, dans le cadre des mes études, j’ai eu le nez plongé dans l’Histoire du Vietnam Précolonial. C’est une époque passionnante, pleine de missionnaires fous, d’empereurs mégalomanes, d’aventuriers improbables et de maladies exotiques. Voulant sortir un peu la tête du guidon de mes textes des Missions Etrangères de Paris, j’ai décidé de faire une histoire de pirates inspirée de cette époque. J’ai corrigé et révisé cette histoire début 2014. A l’époque, c’était sorti dans un webzine intitulé « Itinéraires » dont je serais incapable de retrouver la trace. Oh boy, here we are.

A noter que pour une raison de méconnaissance de noms asiatiques et hollandais originaux, la plupart des noms cités ici sont de vraies personnes qui ne sont pas du tout des pirates ou des aventuriers du XVIIIè siècle. Ils peuvent tout à fait exiger que je change leurs noms en « Mamie Nova » ou quelque chose comme ça s’ils lisent ce texte.

Tout ceci est CC-BY-NC.

En d’autres termes, faites-en ce que vous voulez, sauf le vendre.

Et vous pouvez également retrouver ça en PDF et en ODT.

L’Or de Yap

Journal du capitaine Laurent Noëline

7 Mars 1724

La prise que nous avons faite sur la jonque du Père [Illisible] est particulièrement profitable. Tout l’Etat-major est bien d’accord pour que nous n’en disions rien et que nous dissimulions cette prise à la Compagnie des Indes. Pondichéry n’en doit rien savoir non plus. Après cette bataille, il est fort probable que quelqu’un rapporte que le Fleur de France ait coulé. Nous avons décidé de nous rendre à Batavia, pour tenter d’écouler ces prises auprès des hollandais, et nous reparaîtrons dans les eaux françaises plus tard, en prétendant que nous étions échoué dans le Tonkin, victimes des pirates. Si nous négocions habilement la partie, nous reviendrons des Isles de l’Asie cent fois plus riche qu’à notre départ.

« Et d’où tu sais lire le français ? demanda Bhumidol à Thié, de sa voix fluette qui couvrait à peine le vrombissement de leur hors-bord.

_ J’ai fait le séminaire et j’étais au lycée français, répondit le vieux grigou Vietnamien en refermant l’antique journal craquelé.

_ Toi ? Séminariste ?

_ Bah, c’était il y a longtemps, mes parents ne m’avaient pas laissé le choix, tu vois… Enfin, contrairement à vous autre, qui êtes aussi ignares que les buffles qui labouraient vos champs avant que je vous engage, je sais pas mal de trucs. »

Bhumidol poussa un grognement et alla s’asseoir, vexé, au milieu du bateau. Il entreprit de nettoyer sa kalachnikov, ce qu’il se plaisait à faire quand il était contrarié. A l’arrière, Jésus les dirigeait entre les petits îlots en scrutant à droite et à gauche pour vérifier qu’ils n’étaient pas suivis.

Jésus, passé maître dans l’art d’échapper à la police et de mener des attaques éclairs avec des bateaux aussi minuscules que le hors-bord dans lequel ils se trouvaient, portait bien son nom. Toujours vêtu de tenues ambles et débraillées, ce jeune Philippin se distinguait par un bronzage qui lui donnait un aspect cuivré, le tout complété par d’immenses cheveux et une barbe qu’il n’avait pas du raser depuis le début de sa puberté. Bhumidol était pour sa part un maigre Thaïlandais spécialiste des explosifs et capable de baragouiner huit langues différentes, toutes apprises alors qu’il racolait pour des bordels dans les rues de Pattaya. Le capitaine Thié, lui, devait avoir près de soixante-dix ans, c’était un vétéran de la marine Vietnamienne qui avait opéré une brutale reconversion dans l’attaque de navires de croisières à l’époque ou le Vietnam communiste se laissait séduire par les attraits du tourisme de masse. Eux et quelques autres formaient la compagnie de Piraterie des Loups de Malacca, une bande de pirates modernes, originaires de toute l’Asie, étonnant symbole d’une mondialisation qui touchait aussi le monde de la pègre.

Mais pour l’heure, Thié était en vacances. Le rançonnage d’un navire de plaisance américain leur ayant rapporté assez de bijoux et d’authentiques mécaniques Suisses pour expédier quelques mois les affaires courantes, Thié avait réquisitionné ses deux plus fidèles lieutenants avec pour objectif d’accomplir cette petite quête à l’ancienne qui lui tenait à cœur depuis qu’il avait mis la main, dans une vieille bibliothèque de l’armée, sur ce document poussiéreux et oublié.

Journal du capitaine Laurent Noëline

22 Mars 1724

Nos affaires ont été pour les plus mauvaises à Batavia. Un prêtre franciscain a appris par je ne sais quel biais notre filouterie et n’a rien trouvé de mieux que de la dénoncer à la Vereenigde Oost-indische, qui, pour se débarrasser d’un éventuel conflit avec le gouverneur des Indes Françaises à cru bon d’aller faire quérir une vedette pour nous cueillir.

M.Wendell, à qui j’avais déjà eu affaire lors de mon passage à Singapour, et qui est un grand ennemi des Hollandais, m’a par bonheur fait prévenir à temps, et nous avons rembarqué avant de nous faire appréhender par ces malfaisants. Toujours est-il que nous sommes apparemment recherchés et que les mers d’Asie nous sont temporairement défavorables. Après des délibérations avec tout le personnel du navire, il a été décidé que nous allions tenter de rejoindre le Chili. Nos cales sont pleines de vivres, et d’eau, et nous avons ces prises à y écouler. J’ai bon espoir, et il suffira de naviguer vers l’est, toujours vers l’est. Les Portugais l’ont assez fait dans l’autre sens, je crois que nous pouvons le faire.

_ Je vous suivre dans l’approximativement pas, finit par lâcher Jésus dans son anglais plus que douteux, alors qu’il contournaient une petite crique où quelques plongeurs les regardèrent filer sans comprendre de quoi il s’agissait. Aller Chili, quoi ?

Thié le regarda comme il le faisait parfois, en plissant ses petits yeux cruels. Un regard à vous faire sentir misérable, une véritable poussière face à ce vieillard chétif qui semblait porter en lui la sagesse de toute l’Asie. Ce vieux pirate inspirait plus que du respect.

_ Ils n’ont bien entendu pas atteint le Chili, baiseur de canard. On ne traverse pas le Pacifique comme ça, sur une coquille de noix.

_ Ça tombe bien, ironisa Bhumidol en remontant son arme. On n’a pas assez d’essence pour faire la traversée. D’ailleurs patron, depuis cinq jours que tu nous traînes de planque en planques depuis la base secrète, et qu’on se casse le dos à dormir sur ce taudis, à se ravitailler dans des ports papous dont personne à jamais entendu parler, tu peux peut-être nous dire où on va ?

_ Petit crétin, sois patient, tu n’as jamais lu un livre et je te fais l’honneur de te faire un peu la lecture.

_ Ça les Iles Carolines, ça nous pourquoi croiser des touristes depuis ce matin, marmonna Jésus.

_ Oui, mais ne t’en fais pas, nous allons dans un coin un peu moins exposé, expliqua Thié avec un petit sourire à Jésus qui détestait se trouver entouré de gens qu’il ne connaissait pas, spécialement des touristes, et particulièrement quand il était question de ne pas les détrousser.

Journal du capitaine Laurent Noëline

8 Avril 1724

La situation est on ne peut plus catastrophique, c’est même une manière de miracle que je puisse encore écrire ici la moindre ligne.

Nous avons eu une bataille, et une de la pire des espèces. J’ai dans l’idée que cette fripouille de Wendell n’a pas monnayé qu’auprès de nous ce qu’il savait de la situation. Coup sur coup, hier et ce matin, des corsaires nous abordent et nous jouent une canonnade dont je me serais bien passé.

Si je dis qu’ils étaient corsaires et non pas simplement pirates, c’est que je ne suis pas né d’hier : les premiers étaient commandés par Elbert Jannsen, ce paltoquet que j’ai déjà vu monnayer ses services aux Hollandais à Canton puis à Tourane, et les seconds, je ne sais guère par qui, mais en tout cas ils me faisaient l’air de drôles de pirates, quand la moitié de l’équipage avait encore des uniformes français.

Leur vaisseau était impressionnant, paré de plus de quarante pièces d’artilleries, mobile et plein à craquer de fripons prêts à en découvre avec nous. Le combat était totalement inégal : alors que nous avons réussi à immobiliser puis à semer les hollandais, les français ont jailli devant nous en suivant d’improbables trajectoires et se dirigeant à merveille malgré l’obscurité. Ils devaient avoir à bord un fameux stratège. A peine avais-je eu le temps de réveiller mes troupes que nous étions déjà sous le feu nourri de ces vauriens. Le Fleur de France fut presque rendu à l’état de charpie en quelques minutes, et la seule solution fut bientôt de tenter le tout pour le tout. Après tout, nous avions choisi notre vie, c’était une vie ou la mort rôdait sans cesse une vie de rage et de flibuste. Nous étions des hommes et choisîmes de mourir comme tels. Nous avons changé de bord, abandonné la canonnade et éperonné le corsaire devant nous.

Comme je l’ai écrit, il est presque miraculeux que j’aie pu survivre à cette attaque. J’ai jeté tous mes hommes, moi compris, dans la bataille. Du moins ceux que les canons n’avaient pas emportés ou mortellement blessé.

Tous les braves de l’équipage se sont battus comme des lions, malgré le surnombre de l’ennemi. Fort heureusement, ils ne semblaient pas s’attendre à nous voir et étaient de bien mauvais combattants. Du moins, quand je dis que c’est fort heureux, c’est simplement par bonheur de n’être point encore mort. Il ne reste plus que moi et trois de mes camarades. Nous avons du passer tout l’équipage adverse par le fil de l’épée, et tous les autres ont rendu gorge durant le combat. Je suis donc avec trois matelots, commandant d’une épave et d’un vaisseau fantôme. Nous sommes en train de charger notre cargaison sur le vaisseau des corsaires, mais voyant le combat perdu, ils ont saboté la direction de leur navire. Il va falloir réparer, pour avoir une chance de rejoindre une terre, sinon, il ne sera plus question que de dérive et de mort…

_ En fait de dérive et de mort, expliqua Thié, Noëline a dérivé dans le navire pendant des semaines. Le scorbut et d’autres maladies ont emporté ces hommes, et très vite, il est demeuré seul sur un navire à la dérive. Pendant des dizaines de pages, il détaille les directions prises, selon lui, par le navire, sans voilure et sans gouvernail.

_ Autrement dit, il a fini par s’écraser sur les Iles Carolines ? termina Bhumidol.

_ Sur un Ilot près de Yap, oui. Ses cartes sont assez précises. Noëline a découvert la Micronésie sans le savoir.

_ Ici très touristique, grogna Jésus en regardant les criques alentours.

_ Continue, reprit le vieux pirate. L’île où il s’est échoué n’est pas habitée, c’est juste un tas de caillasses.

_ Comment tu sais ça ? coupa le Thaïlandais.

_ Je suis sur cette affaire depuis des années, avant même que je quitte l’armée, petit singe. Tu sous-estimes ton boss, et tu t’étonnes d’être toujours mon vulgaire porte-flingue. Noëline était un de ces pirates qui grouillaient par centaines en Asie, personne ne s’est lancé à sa recherche, et comme il s’est écrasé sur un îlot stérile, personne n’a jamais été fouiller là bas. Impossible de faire de la voile ou de la plongée dans ce coin. Il n’a pas eu de chance.

_ Comment le journal est-il parvenu jusqu’au Vietnam, s’il est mort là-bas ? Tu es sûr que c’est un vrai, « Boss » ?

_ Bien entendu. Est-ce que je te mens souvent, est-ce que je ne suis pas digne de confiance ? »

Il y avait de la haine et de la menace dans cette phrase Le thaïlandais baissa la tête, il savait à quoi s’en tenir. Il laissa son patron reprendre son laïus, alors que le hors-bord s’éloignait de l’archipel où ils se trouvaient depuis le début de la matinée. Il s’agissait maintenant de rejoindre un petit bout de rocher à quelques kilomètres de là… La crique stérile où Laurent Noëline s’était échoué en 1724.

« Il a eu une très mauvaise surprise en finissant par s’échouer sur ce cailloux sans nom, reprit le vieillard. Il s’agissait d’une planque de Lewis Nguyên, un obscur contrebandier métis qui attaquait des gens à peine moins douteux en Indonésie. Il était arrosé par des califes de Java pour parasiter les lignes de la VOC, discrètement. Et il cachait son trésor précisément là où nous nous rendons. C’est lui qui a rapporté le journal de Noëline.

_ Il l’a liquidé ?

Journal de Noëline

Juin 1724

M.Lewis n’est pas fiable. Je sais que ses grands sourires n’ont pour but que de me faire baisser ma garde. Il n’a que quelque hommes, mais je suis tout seul. Dès que j’aurais le dos tourné, il y plantera certainement son sabre. Je ne dors plus que d’un œil.

Pour l’instant, il essaye de me convaincre de lui fournir mon trésor. Il me dit que ça n’a aucune valeur. Que je devrais penser à ma vie d’abord. Mais non, je ne vais pas abandonner tout… TOUT CET OR ! Il faut que je trouve un moyen de me débarrasser de M.Lewis.

Le hors-bord s’arrêta entre un petit îlot de moins de trois cent mètres de large, sans plage, couvert de cailloux tranchants. Au centre de l’île, on voyait une cave creusée à même la roche et s’enfonçant dans le sol. Thié referma définitivement le livre alors que Jésus approchait lentement le bateau de l’îlot.

_ Je suis pas confiance, grogna encore une fois le Philippin en mettant les pieds dans l’eau et en aidant Thié à descendre du bateau à son tour.

Le vieux Vietnamien eut un petit rire profond. Il se fichait bien de l’avis de ses hommes.

_ Le journal de Noëline se finit là-dessus ? s’enquit Bhumidol.

_ Les deux dernières pages sont arrachées, probablement par le métis qui voulait cacher des informations compromettantes… Pour ce que ça lui a servi ! Il s’est fait cueillir par des portugais de Macao en essayant de se rendre en Inde, ils ne lui ont même pas fait l’honneur d’un procès. Il a essayé de négocier le reste du journal contre sa vie, mais rien à faire.

Thié fit le signe de se couper la gorge.

Ils étaient maintenant à l’entrée de la grotte, avançant en prenant garde à ne pas s’écorcher sur les cailloux tranchants de l’îlot stérile.

_ Nguyên a laissé un testament, continua le vieillard en entrant dans la cache. Un message codé où il enjoint un de ses proches à récupérer le trésor ici… Et à ce que je sais, personne, vous m’entendez, personne avant moi n’avait décodé ce…

Thié s’arrêta. Jésus braqua sa lampe de poche sur le fond de la petite cave, pour découvrir qu’une alcôve bouchée y avait été défoncée à la masse. La planque de Lewis Nguyên s’ouvrait, béante, alors qu’elle aurait du demeurer scellée depuis des siècles. Le vieillard s’approcha en tremblant, ses bottes s’enfonçant dans la boue qui se formait dans l’humidité ambiante dans la grotte.

Il écarta les dernières pierres laissées dans le pillage de la planque, déjà prêt à se pendre s’il ne restait rien. Le travail de toute une vie…

Jésus tressaillit alors. Il avait cru entendre un bruit au loin et allait le signaler, quand Thié poussa un cri de joie. Le vieux pirate venait de retirer un coffre assez petit, mais manifestement bien plein, du fond de l’alcôve. Sur le flanc, on voyait peint une mention « Propriété du Fleur de France ».

_ Ils en ont laissé une partie ! C’est le trésor de Noëline ! s’écria-t-il. Je suis l’homme le plus riche du monde ! Tout un coffre d’or Indochinois inestimable !

Il laissa retomber le coffre sur le sol. Un petit carnet de cuir tomba de l’arrière du coffre. Deux feuilles jaunies s’en échappèrent, mais le pirate n’y prit pas garde et ouvrit la boîte aux trésors de Noëline. Son visage se déconfit immédiatement.

Le coffre était rempli de pièces d’aspect charbonneux, ternes, et tordues.

Journal de Noëline de Lewis Nguyên.

Juin 1724

Pour info à Caï et Tseng, si vous parvenez jusqu’ici.

Comme je l’avais dit au Français, son trésor était de la nature de tout ce qu’on saisit dans le Tonkin depuis quelques années (pour détails, il tenait un journal, voici dernières pages, le reste aux mains des Portugais de Macao). La crise des finances de l’Etat de Xu Bac a conduit le roi à importer de Chine des tombereaux de toutenague, un métal particulièrement chétif dont tout le monde fait de très mauvais deniers. C’est pour cela que nous n’attaquons plus guère ces cargaisons de piastres ayant eu pour intermédiaire des chinois : il est plus sûr de ce servir en nature sur les Européens. Si vous revenez ici, laissez ce coffre, il n’est d’aucune valeur, personne ne vous reprendra ces pièces, à part dans les mauvais bordels. Tout le reste est à vous. Merci de m’avoir servi fidèlement,

Lewis.

Thié tomba à genoux et relut les deux pages encore et encore. C’était du mauvais anglais, mais il n’y avait aucun doute sur le sens. Trente ans pour rien. Pour finir abusé par un pirate assez précautionneux pour faire récupérer son trésor par ses hommes et assez malin pour déterminer le bon or du mauvais or.

De la toutenague. Du zinc de qualité inférieure, utilisée par les Chinois pour amoindrir la qualité des devises des pays frontaliers. Il avait passé trente ans à courir après une caisse de toutenague.

_ Patron, avertit Jésus… J’entends des moteurs… Il ne faut rester pas là !

Une rafale retentit. Thié tourna lentement la tête vers Bhumidol, puis vers Jésus. Ce dernier s’écroula, les mains crispés sur le ventre. Le Thaïlandais tourna lentement son arme vers le chef pirate.

_ Il faut croire que j’ai été plus malin que toi, boss…

_ Bhumidol… articula Thié d’une voix blanche.

Le bruit volumineux et imposant de haut-parleurs se mit à retentir à l’extérieur de la grotte.

_ Police des Etats Fédérés de Micronésie ! Thié Sen, chef des Loups de Malacca, vous êtes en état d’arrestation pour actes de piraterie, association de malfaiteur, assassinats, extorsions de fonds, trafic d’influence et haute trahison ! Sortez les mains sur la tête !

Thié se releva lentement en regardant, médusé, son garde du corps qui lui adressa un grand sourire.

_ Tu m’as vendu, petit con ? finit-il par murmurer.

_ Il faut croire que j’ai été plus rapide que toi pour trouver une bonne porte de sortie à toutes ces conneries de baroud en mer. Vieux con. Et puis les pirates, c’est sans foi ni loi, Thié. Je fais mon chemin dans la vie…

_ Sans foi ni loi… Et dire que tu étais comme mon fils…

_ Alors va chier, papa.

Thié sortit et fut immédiatement appréhendé par des policiers en uniforme. Bhumidol alla jusqu’au coffre et ramassa les deux feuilles de papier. Alors que derrière lui, on lisait ses droits au vétéran, le Thaïlandais parcourut les feuilles et ricana.

_ Ouais, que d’honneur, c’est merveilleux. Se faire pincer pour une caisse de ferraille ! A moi la belle vie…

Bhumidol ressortit de la cave pour serrer la main au capitaine américain qui supervisait l’opération. Ce faisant, il croisa une dernière fois le regard du vieux vietnamien, qu’on emmenait sur une vedette, les menottes aux poignets.

Le passé et le présent s’affrontèrent dans leurs yeux. Une conception antique de la piraterie, ou elle se confondait encore avec l’aventure, la découverte et l’inconnu, et une conception moderne ou, finalement, ils n’étaient que des malfaiteurs comme les autres.

Bhumidol, pourtant certain d’être épargné et même richement richement récompensé pour son acte, ne put soutenir le regard de son ancien patron.

Et baissa lentement les yeux.

Le Falcam en Shorts #2 : La Plage

Rappel : Dans votre éventuelle infinie bonté, vous pouvez depuis peu soutenir mes articles et mes histoires sans que ça ne vous coûte rien, le tout dans une démarche purement anarcho-gauchisto-capitaliste (aka Patreon).

Contexte : nous sommes en 2009. Après une tentative assez vite oubliée d’écrire un truc dans le style horreur, j’envoie une nouvelle à un fanzine au Québec, Nocturne. Moins de deux ans plus tard, mes domestiques m’informent que j’ai reçu un télégramme de la Nouvelle France, décrivant l’intégralité de ce fanzine papier en braille. Je suis donc, pour la première fois, publié en version papier au delà de l’Ora Mundi. Je dois être le nom le plus franchouillard du lot, partageant les colonnes du zine avec des Thérèse Maheux, Jean-Félix Milan et autres Marie-Eve Comtois. Tout ceci sent bon la poutine, si vous voulez mon avis.

Aujourd’hui, Nocturne n’existe hélas plus. Mais tout n’est pas perdu pour ma petite nouvelle Horrifique, que je vous propose doncques aujourd’hui en quasi exclusivité, sauf si vous êtes du genre à traîner dans les boutiques de JDR de Trois-Rivière.

 

Tout ceci est CC-BY-NC.

En d’autres termes, faites-en ce que vous voulez, sauf le vendre.

La Plage

Je suis molle. D’après Maman, j’ai toujours été molle. Indolente en diable. Ma tête ne tenait pas toute seule quand j’étais un gros bébé inerte.

Je ne cours pas vite, c’est vrai. Je rentre de l’école en traînant des pieds, comme si le sol était du caoutchouc fondu. Mais c’est la faute de Maman. Maman a inventé l’Univers, à mon avis. Mais Maman n’est pas un Dieu. Elle a pas cette force créatrice qui caractérise l’esprit du divin. Les gens comme elle et moi ne feront jamais vraiment partie de l’essence du divin. Moi parce que je suis molle, elle parce que c’est une tête pleine d’eau centrée sur sa seule personne. Alors, en dehors des endroits où j’ai le droit d’aller, je pense qu’elle n’a jamais rien créé. C’est pour ça que je n’ai pas le droit d’aller autre part qu’à l’école, dans ma chambre, ou dans la salle à manger. Maman n’a pas assez d’imagination pour créer les programmes de la radio et de la télé, alors, voilà, ma punition est de ne jamais pouvoir les regarder. Je vis dans la bulle matrimoniale. À peine quelques conversations avec des camarades de classe, mais je ne vais pas assez vite pour m’en faire des amis. Après dix-sept ans, j’ai compris qu’en dehors des quelques taches de réalité (École – Chambre – Camarde Méprisants), il n’y a rien : je suis entourée de néant. Même avec toute mon absence d’énergie, c’est trop. Je suis si révoltée.

Un jour, Maman a créé une nouvelle bulle : la voiture. « Ma fille, tu as dix-sept ans, je sais que c’est dangereux avec tes problèmes, mais nous allons en vacances. Il faut que tu prennes le soleil. »

Elle a déjà dit la même chose à des plantes, dans la salle à manger. Ce n’est pas pour autant qu’elle les a bourrés dans le coffre. Je sens l’entourloupe.

« Nous allons à la plage. Mais attention, il faudra bien rester près du parasol.

_ Pourquoi ? » En fait, quand je pose la question, on dirait plutôt que je dis « Ppppouurrr-kwaaaaa » avec un étranglement rainesque.

Maman fait des gestes et des admonestations rituelles que je n’écoute pas « Ma Fille… Pourquoi m’as-tu infligé… Tu es si molle. »

Elle explique finalement, dans un de ses contes délirants destiné à justifier la petitesse de son monde, qu’à plus de dix mètres du parasol, il y a cette pieuvre qui mange les enfants qui ne peuvent pas se sauver. Je suis si révoltée, oui, encore une fois. Maman ment. Je sais bien qu’il n’y a pas de monstre, il y a juste un peu de brouillard et du rien. Maman est sans imagination, pourquoi créerait-elle quelque chose d’aussi monstrueux ? J’essaye de protester.

« Tu ne veux juste pas que j’aille voir ailleurs que là où t’es. Sinon je pourrais… Hum…

_ Oh, tais-toi ma fille. C’est dangereux de me quitter. S’il y a un danger, tu ne peux pas t’échapper. »

Écrasée sur la plage, ses bourrelets soudés à sa natte rêche de bambou, Maman s’est échouée dans le sommeil. Je me lève et je traîne les pieds. En moins de dix secondes, je suis debout au-delà du parasol. Je geins quand le soleil se met à frapper ma peau blafarde. Après quelques oscillations, me voilà partie à la recherche de la preuve du mensonge de Maman, à la recherche du bout du monde qu’elle a taillé pour moi. Ma prison est plus grande que je ne le croyais.

Tout est désagréable. Là ou un flot continu d’eau et de lait coulait, je sens bientôt les picotements de la soif. Le crépitement du sable entre mes pieds nus qui s’arrachaient péniblement du sol. La sensation que mille affreuses bêtes rampantes grouillaient à un millimètre sous moi. Quand une algue poisseuse vint, vomie par de l’écume, se coller contre ma cheville, je ressentis un délicieux sentiment d’horreur. Tout ça, c’était tellement dégoûtant. Les gens, aussi. Des millions de clones de Maman, huileux et endormis sous leurs forteresses de toile, dans leur armure de crème solaire. De certains émanait une odeur d’aliment passé à l’huile bouillante, comme j’avais parfois le droit d’en manger.

Je profitais de mes sens, qui me semblaient pour la première fois entièrement réveillés, quand j’entendis, déjà très loin, le cri de Maman qui me disait de revenir. Et c’était évident, j’étais à un pas de quitter sa bulle. D’un côté, le confort hideux d’avoir à jamais la tête bourrée par un oreiller à plumes, de l’autre, encore plus de grattage, de brûlures, de picotements et d’odeur vomitives. Pour la première fois de ma vie, je pris une décision par moi-même et je brisais la bulle.

J’ai couru. Je ne savais plus que mes jambes pouvaient se coordonner aussi vite. Bien sûr, il ne fallut pas dix mètres pour que quelque chose se prenne dans mes jambes et me fasse plonger le nez dans le sable humide. N’étant pas d’une nature combative, cette première anicroche avait presque totalement défait mon envie de rébellion. J’essayai de me retourner vers la bulle, mais, bien sûr, elle n’était plus là.

Il ne restait que cette plage, vide de couleurs. Seul le ciel s’était teinté de rouge. Le reste s’était estompé. Les gens, devenus flous et abstraits, semblaient être passés de l’autre côté d’une vitre enduite de beurre. La sensation de froid et d’emprisonnement autour de ma cheville, en revanche, était plus présente que jamais. Une violente traction me colla de nouveau au sol, me faisant avaler une amère bouchée de sable salé.

Tirée vers la mer, je réalisai ce qui se produisait. Là, à quelques mètres seulement dans l’eau, il me regardait, ouvrant une bouche sans fin. Je me rendis rapidement compte que je ne pourrais pas opposer la moindre résistance. Le tentacule, de toute façon, était l’essence de ce que je recherchais. Il me cisaillait le pied de ses mille petites ventouses, me forçait à avaler du sable âcre et de l’eau affreuse.

Je respirai à plein poumon la mer meurtrière, et bénissais mon courage au moment où, à demi-consciente, je sentais l’appendice me projeter sans ménagement dans la bouche sans fin. Un océan de dents fit craquer mes os, alors qu’un autre liquide, chaud et brûlant, coulait dans la bouche du monstre mis en appétit.

Je restai encore quelques instants dans mon propre corps pour me sentir déchirée. La chaleur insoutenable de l’air vicié frappant mes entrailles exposées fut une plaisante et intense conclusion à mon escapade salvatrice.

ODT

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